Dimanche 29 avril 2007 -- «Un brocanteur, c’est quelqu’un qui a le don et l’art du bricolage, un bricoleur. Vous savez, avant, on l’appelait ainsi, mais maintenant, nouvelle dénomination, on le désigne sous le vocable de brocanteur. D’ailleurs, les deux mots ont presque la même résonance.» Ce n’est pas une fiction que vous lisez là, mais ce sont bel et bien des propos émanant d’un jeune étudiant qui, hélas, ne sait même pas ce que veut dire brocanteur.

Un petit sondage effectué par nos soins a fait ressortir que sur dix Algériens, six ne connaissent pas vraiment la signification de ce mot, mais l’histoire retiendra qu’un brocanteur, antiquaire ou revendeur d’objets mobiliers ou d’occasion, est une personne qui vend de façon courante de vieux objets, mobiliers, bijoux, livres, tableaux, objets d’art et vaisselles.

Voyage dans un temps qui unit passé et avenir ! C’est sur un secteur d’activité assez rare chez nous que nous avons choisi de mener notre reportage. Non pas pour dénoncer le fait qu’il est en voie de disparition, mais tout simplement parce qu’il concerne, depuis l’âge des inscriptions rupestres, des vendeurs qu’on nomme antiquaires ou brocanteurs qui font face inlassablement à un passé évoluant…avec le temps.

A Alger, cette activité professionnelle est peu connue, mais certains collectionneurs, avides de curiosités, aiment bien fréquenter ces lieux que d’autres préfèrent appeler el-khorda. Cependant, force est de reconnaître que, parfois, on déniche un objet de valeur, cédé à un prix abordable.

C’est selon son âge et sa provenance. Nous nous sommes déplacés du côté d’Oued Kniss, dans la banlieue d’Alger. Un lieu réputé pour son marché aux puces, mais aussi par la seule brocante appelée la caverne d’Ali Baba qui longe l’avenue Mohamed-Boudjatit.

A notre arrivée, un jeune garçon nous accueille. Il ne connaît que les prix des objets éparpillés çà et là, mais qui offrent un décor ancestral. Il est vrai qu’à la caverne d’Ali Baba, l’achat, la vente ou l’échange d’objets, de mobiliers usagés font bon ménage.

Ici, tout s’achète et tout se vend, comme dirait Bécaud, pour peu que l’on marchande bien et que toutes les parties repartent avec satisfaction. Le garçon qui nous reçoit est simple vendeur. Le patron de la boutique est absent, mais le vendeur nous fait savoir qu’il peut arriver d’un moment à l’autre.

En attendant, nous faisons le tour de la boutique. Des chambres à coucher rustiques, un piano, un xylophone, des totems en bois, un grand bateau en marbre sont bien rangés et nous plongent dans un passé lointain. Tiens, il y a deux chimpanzés sur le côté gauche attachés à un tronc d’arbre.

Riadh, notre photographe, les a repérés et décide de les prendre en photo. Le vendeur, sur un ton ironique, signale à Riadh qu’il faut payer. «Ils coûtent combien tous les deux ?», avons-nous demandé au vendeur. «Ils sont déjà vendus !», rétorque-t-il sèchement.

Oui, deux magots dans une brocante qui sont vendus avant tous les objets, cela ne se déroule que chez nous. Quelques minutes plus tard, le patron arrive. Il est jeune et plein d’ambition. Son allure nous avertit qu’il est connaisseur en la matière.

Nous l’abordons après avoir décliné identité, profession et le but de notre visite. - C’est une vraie caverne d’Ali Baba que vous avez là, n’est-ce pas ? -Vous n’avez pas encore vu la boutique qui se trouve à la rue Didouche-Mourad.

- Ah, elle vous appartient aussi ? - Oui, au même titre que celle du Télemly où nous ne vendons que du bronze. - Est-ce un métier qui se transmet de génération en génération ? - Non, pas du tout. Moi, je suis un artiste en dessin.

J’aime ce métier qui fait que les vendeurs, les vrais, sont des spécialistes de la recherche et sont capables de vous établir un rapport sur la valeur réelle de l’objet en question. C’est un métier passionnant et très curieux à la fois.

- Vous pensez qu’il y a des brocanteurs qui ne sont pas des spécialistes ? - Bien sûr, vous n’avez qu’à faire un petit tour juste à côté (il nous montre du doigt la rue Oued Kniss). Vous verrez que l’on vend du meuble, mais qui n’est pas ancien.

- Quel est l’objet le plus recherché que vous avez déjà vendu ? - Une chambre à coucher que nous avons ramenée d’Egypte. Elle date d’un siècle et demi. - Et son prix ? - Khamsine hatba (50 millions de centimes). Ce que vous voyez là, n’est rien par rapport au magasin de la Didouche-Mourad.

La vraie caverne d’Ali Baba, c’est là-bas qu’elle se trouve. Je reçois chaque jour des journalistes et ils repartent ahuris en voyant ce que j’ai. - Justement, nous avions l’intention de passer là-bas et comme vous êtes le propriétaire ici et là-bas, cela nous fait 2 en 1.

Dites-nous, vous les ramenez d’où ces objets rares ? - D’un peu partout, mais parfois beaucoup plus de l’Inde. - Combien coûte ce piano ? - 3 millions ! - Et ce totem ? - 3 000 dinars ! - Vous affichez les prix comme bon vous semble, n’est-ce pas ? - Non, non ! Pas du tout.

D’abord, un vrai brocanteur doit bien connaître l’objet qu’il achète ou qu’il échange avant la transaction. Pour vous, c’est difficile, mais pour moi, à la vue de l’objet, je peux vous donner toutes ses caractéristiques. Vous savez, le médecin connaît le serment d’Hippocrate et le brocanteur aussi.

Cela peut vous paraître bizarre, mais c’est la vérité. - Vous êtes fier de votre métier ? - Il n’y a pas de sot métier, ya kho ! Et puis, quand on aime son job, on pousse le bouchon un peu plus loin, on s’énamoure. - Est-ce un métier d’avenir ou bien avez-vous l’appréhension qu’un jour il disparaîtra ? - Il disparaîtra lorsque le temps s’arrêtera.

C’est grâce au passé que l’avenir de ce métier se prépare et perdure. La richesse du passé nous réserve beaucoup de choses pour l’avenir. Nous quittons le magasin pour nous diriger vers la rue Oued Kniss et jeter un coup d’œil chez des boutiquiers qui veulent qu’on les appellent brocanteurs.

A quelques mètres de la caverne d’Ali Baba, une voix derrière nous se mêle au vrombissement des moteurs de voitures et aux sifflements du policier qui régule la circulation au rond-point. «Je vous attends, un jour, à la rue Didouche-Mourad.» C’était Tayeb, le patron de la caverne d’Ali Baba.

Les magasins de la rue Oued Kniss ne sont pas des brocantes, mais de simples boutiques où l’on vend des meubles. On dirait Khan El-Khalilli du Caire, mais en plus petit. Les boutiques sont alignées l’une à côté de l’autre et chaque vendeur «expose» sa marchandise sur le trottoir qui sert de devanture.

Ici, ce sont des vendeurs loin d’être des professionnels qui créent chamaille auprès de la clientèle. Cette dernière pense qu’elle est en face de vrais brocanteurs qui vendent des meubles rustiques et anciens, mais quand elle s’aperçoit que parmi ces meubles «anciens» se trouvent une table pour micro-ordinateur et un lustre «dernier cri»… En attirant des curieux tout azimut, les brocantes demeurent inlassablement des lieux paradisiaques même si elles ne sont pas nombreuses dans notre pays, contrairement aux pays européens (France par exemple) où des festivités liées à ce genre d’activité représentent chaque année des rendez-vous importants.

Si, comme le dit l’adage, l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, il appartient également aux iconomécanophiles (collectionneurs d’appareils photo), (xylophiles (bois), pyrophiles (briquets) et aux cochliophiles (cuillères) qui demeurent des exemples pour dire que la curiosité n’a jamais été un vilain défaut.

Les collectionneurs s’empressent d’aller découvrir, chaque matin, ce que les brocantes ont ramené de nouveau, pardon, d’ancien.