Il y a à peine quelques années, les éleveurs et les industriels indiens de la filière de la transformation et du conditionnement de la viande reprochaient à leur gouvernement le manque de prise en charge du problème des infections qui empêche l’écoulement de la viande indienne sur les marchés extérieurs. Accusées de ne pas vouloir financer les campagnes de vaccination des cheptels, les autorités étaient tenues pour responsables du manque à gagner enregistré par ces entreprises. Les Indiens sont en majorité des végétariens, plus de 40% (y compris ceux qui consomment seulement les œufs et les produits laitiers). Les autres préfèrent la consommations de poisson, de poulet, d’agneau, de chèvre et de porc à celle de viande rouge. En Inde, chaque habitant consomme en moyenne 1,7 kilo de viande par an, contre les 64,6 kg avalés par l’Argentin, et les 6,8 kg par l’Algérien. Dans plusieurs Etats indiens (Gujarat…), il est strictement interdit d’abattre des vaches ou des bœufs, de consommer leur chair et de la vendre. Les contrevenants risquent jusqu’à dix ans de prison ferme. Les ambassades et les multinationales basées en Inde se procurent de la viande rouge dans leur propre pays pour leur personnel et leur famille. Seul le poulet et le poisson sont achetés, mais uniquement sur les étals sélectionnés parmi les meilleures chaînes de distribution internationale, où étrangers aisés et Indiens riches font leurs courses.

Pour toutes ces raisons, les éleveurs indiens ne savaient que faire des ces millions de buffles qui se multiplient à vue d’oeil et qui représentent la moitié de toute la population de buffles vivant au monde. Mais, il y a quelques années, le miracle a eu lieu, et c’est Rashid Kadimi, directeur de Allana family food group, qui révèle lors d’une rencontre des exportateurs de viande tenue en Argentine, que «l’Inde a multiplié ses exportations en viande, dont la quantité est passée de 160.000 tonnes à 650.000 tonnes entre 1999 et 2009, ce qui fait de ce pays le quatrième producteur de viande dans le monde.» Pourtant, en 2009, l’Inde ne figurait pas parmi les neuf premiers pays exportateurs de viande de gros bovins et de bœuf. Le groupe Allanasons détient à lui seul 40% du marché de viande exportée hors de l’Inde. Cette viande est constituée pour 99% de buffle, et très peu de viande de mouton ou de chèvre. La société a investi dans la modernisation de ses abattoirs qui livrent 30.000 tonnes de viande par mois destinée à l’exportation. «Nous sommes le premier exportateur au monde de viande Hallal», nous affirme fièrement M. Khan. Concernant les épizooties qui ont décimé une grande partie du cheptel indien dans les années passées, notre interlocuteur nous assure que les huit abattoirs de Allanasons Limited ont été bâtis dans des régions «déclarées indemnes des maladies par l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE)». Il est vrai que c’est le cas pour la péripneumonie contagieuse bovine, mais concernant d’autres pathologies, comme la fière aphteuse, les experts d’épizooties affirment qu’il faut plusieurs décennies pour l’éradiquer d’une zone contaminée. Et à cause des frontières trop poreuses que l’Inde partage avec ses voisins, Bangladesh, Népal, Chine, Birmanie, Bhoutan, Pakistan et Afghanistan, un seul animal malade peut anéantir des décennies de vaccination et provoquer la propagation de la maladie en un temps record.

Quant aux contrôles sanitaires vétérinaires de la qualité de la viande, ils demeurent insignifiants s’ils n’englobent pas un contrôle suivi sur toute la chaîne de production de la viande. L’identification et la traçabilité du buffle dès sa naissance jusqu’à son abattage doivent être établies par les services vétérinaires de contrôle algériens, en collaboration transparente avec leurs homologues indiens. Justement, l’OIE recommande que «les certificats sanitaires internationaux qui fournissent des garanties officielles pour le commerce de la viande doivent être de nature à susciter une confiance totale de la part du pays importateur.» L’alimentation des buffles doit aussi retenir l’attention des enquêteurs algériens. En Inde, 70% de la population vit en milieu rural et l’agriculture reste le premier moyen de subsistance pour des millions d’habitants qui ne comptent pas partager leurs terres arides avec les animaux, surtout lors des sécheresses. C’est pourquoi les bovins ne peuvent compter sur le seul pâturage naturel pour s’alimenter. Malgré des efforts significatifs consentis par les autorités et les éleveurs pour diminuer l’impact des maladies zoonotiques sur le bétail, l’Inde n’est pas encore indemne de plusieurs maladies qui touchent la population bovine (buffles), comme la fièvre aphteuse, la brucellose, la rhinotrachéite infectieuse ou la sarcocystose (transmise à l’homme par consommation de viande infectée). La vaccination est parfois inefficace du fait de la mutation fréquente du germe. En 2008, la variole du buffle avait sévi à Aurangabad, siège de l’abattoir d’où provient la viande de buffle exportée par Allanasons Limited vers l’Algérie, et les ouvriers en contact avec ces animaux avaient été contaminés par cette infection virale zoonotique. Le représentant de ce groupe nous invite à visiter l’abattoir en question, pour constater de visu l’état du produit destiné à l’exportation, mais seule une commission algérienne de contrôleurs vétérinaires indépendante peut évaluer le facteur risque et déclarer la viande conforme ou non aux règlements d’hygiène. Il s’agirait alors d’une mission de plusieurs jours en Inde, ensuite dans les laboratoires de parasitologie à Alger pour les contrôles physiques. Les services des Douanes devront vérifier la validité des certificats accompagnant la marchandise et la conformité de celle-ci aux standards préétablis.