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    Al-khiyal is online now Super Moderator
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    Avec les enfants de la nuit


    Jeudi 14 Février 2008 -- Vingt heures. Les rues de la capitale se vident peu à peu de leurs habitués. La marée humaine qui les peuplent le jour est déjà loin. La circulation automobile est plus fluide à l’exception des artères où sont dressés les barrages de police. Le grincement des rideaux de magasins alterne avec de timides coups de klaxon. Chaque magasin qui ferme réduit la lumière déjà faible, poussant les passants retardataires à scruter un hypothétique taxi pour rentrer chez eux ; c’est le schéma d’une capitale, ville couche-tôt qui n’arrive toujours pas à se mettre au diapason et ressembler aux grandes villes du monde où l’on vit souvent de nuit plus que de jour.

    Mais restons quand même optimistes du moment que la volonté des responsables de la wilaya est de lancer le plan lumière dans un avenir très proche. En attendant l’heureuse initiative, la mégapole renoue comme à chaque soir avec une autre réalité, choquante et cruelle. Celle que les gouvernants ne voient pas ou se refusent de voir. Le monde de la nuit synonyme de tous les dangers et où la créature la plus faible constitue une proie pour des prédateurs nocturnes.

    Des enfants qui ne vont pas à l’école et qui n’ont de toit, la nuit tombée, que les arcades offrant un minimum de chaleur et de sécurité. Issus de couches sociales généralement pauvres, ces enfants sont les victimes toutes désignées d’une société qui a perdu ses repères. Les rues d’Alger sont depuis quelque temps le refuge et la destination des jeunes mineurs fuyant une réalité qui a fini par les lasser. Les conflits de famille à n’en plus pouvoir. Nous avons fait connaissance avec certains d’entre eux lors d’une sortie organisée mardi soir par les cellules d’écoute de la sûreté de wilaya et du groupement de la gendarmerie d’Alger. Dès l’entrée, les policiers de la sûreté urbaine de Bab El-Oued (5e) nous présentent Selma, ou du moins une jeune fille prétendant se nommer ainsi. Une jeune fille déclarant avoir 18 ans, mais en paraissant moins. Elle a fugué, dit-elle, en quittant le domicile parental à Aïn Oulmène (Sétif). De la gare routière du Caroubier, elle se retrouve à Bab-El-oued où elle est venue directement chercher secours au niveau de la sûreté urbaine.

    Pour une fille qui n'a jamais quitté son douar, elle se débrouille plutôt pas mal. Pour ce qui est de la raison de sa fugue, elle explique que c’est à cause d’un père violent qui lui a interdit de poursuivre ses études. Elle est en 2e AS dans un lycée dont elle tait le nom. “Tout a commencé lorsque je me suis rendue chez un médecin pour contrôler mon diabète. En cours de chemin, j’ai refusé les avances d’un homme qui s’intéresse à moi depuis quelque temps. Ce dernier n’a pas trouvé mieux que de raconter des bobards à mon père, faisant allusion à ma mauvaise conduite. La première réaction de mon paternel a été de me battre et de m’interdire d’aller au lycée”, raconte-t-elle. Socialement, la jeune fille a confié que sa famille est à l’abri du besoin puisque son père est commerçant de métier.

    Le motif invoqué ne semble pas convaincant d’autant plus que la fille qui bâille aux corneilles lance des bribes d’informations sans être inquiète outre mesure de son sort. Zakia, l’officier de la cellule d’écoute, ne croit d’ailleurs pas à son histoire. “La raison qui l’a poussée à fuir le domicile de ses parents est plus profonde”, dit-elle. La fille aurait certainement commis l’irréparable. Selon la cellule d’écoute, elle ne peut, au vu de son âge, être placée au centre de protection de l’enfance abandonnée, mais elle pourrait rejoindre le centre pour femmes en détresse, ce que ne souhaite pas la jeune fille. Elle commence à manifester des signes de fatigue et frissonne. On la couvre d’un blouson en cuir et on lui donne à manger avant de la mettre, pour la nuit, dans un lieu sûr.

    Rue Bouzrina, le dortoir à ciel ouvert

    La rue Ahmed-Bouzrina (ex-la Lyre), connue aujourd’hui par “zenket el laroussa” en raison des boutiques qui proposent toute la lingerie concernant la future mariée, n’est pas ce qu’on voit le jour. À la nuit tombée, cet endroit formé d’arcades qui se prolongent jusqu’en face de la mosquée Ketchaoua devient le refuge des SDF : hommes, femmes, enfants, jeunes, moins jeunes y viennent se serrer les uns contre les autres à la recherche d’un peu de chaleur en ces temps de grand froid.

    Chacun d’eux a une histoire à raconter. Une aventure qui a ramené certains de leur village natal, d’autres ayant fui les problèmes familiaux. Et si les adultes assurent tant bien que mal leur nouveau statut défavorisant à tout point de vue, les enfants en subissent toutes les conséquences. Troublante, mais énigmatique l’histoire de cet homme que la présence forte de policiers, gendarmes et journalistes a extirpé de son sommeil. À côté de lui un bambin de moins de 10 ans dort profondément. “Que nous voulez-vous ? Laissez-nous tranquilles, on ne fait rien de mal !”

    L’homme peine quelque peu à parler. Il se dit fraîchement opéré au niveau de la cuisse. Les psychologues des cellules d’écoute l’interrogent au sujet de l’enfant toujours endormi : “C’est mon fils, je l’ai ramené passer la nuit avec moi. Sa maman est dans un petit hôtel du quartier. Nous étions réunis dans un modeste logement jusqu’au jour où le propriétaire nous a fait expulser par décision de justice. Ce que je gagne actuellement ne me permet pas de louer”, explique-t-il.

    Les policiers lui précisent qu’ils ne peuvent laisser l’enfant dans cet état d’autant plus plus qu’il a de la fièvre. Ce dernier s’est réveillé. Il se met à crier. Le papa verse quelques larmes. On le rassure que le petit sera bien au chaud.

    À côté, un homme d’un certain âge raconte qu’il est là parce que le destin en a voulu ainsi. Ancien garde communal à Aïn Defla, il a été révoqué suite à une bagarre avec son collègue qui est sorti avec des coups et blessures volontaires. Chômeur depuis, il vend du carton de récupération pour survivre. La nuit, il a sa place parmi les malheureux SDF.

    Un peu plus loin une femme âgée, avec un enfant. Même histoire, même topo, on la rassure, mais accepte difficilement. Près d’elle un homme, la cinquantaine, se prend la tête. Originaire de Jijel, il s’est retrouvé ici après avoir été mis, selon lui, à la rue par sa femme et ses propres enfants. La version qui plaide en sa faveur n’est pas sûrement pas la vraie.

    La double vie de Sara

    Elle a 28 ans, habite Bab-El-Oued et déjà trois enfants à charge. Belle moumoute, elle a du mal à trouver ses mots. Un coup dans l’aile, c’est normal pour tenir face à la bise venant tout droit du grand large.

    Le lieu, c’est la pêcherie. Certains bateaux ont déjà quitté le port. D’autres sont encore là. Les pêcheurs prennent un peu de repos avant d’aller braver les flots. Sara veut se débiner. Zakia la psychologue la retient. Son histoire est exceptionnelle. Elle était mariée à un flic avec qui elle a trois gosses, deux fillettes et un garçon. Le père a eu des doutes quant à ce dernier. Convaincu qu’il n’est pas de lui, le conflit éclate et conduit au divorce. Le doute est-il justifié ? Pour Sara, elle jure par tous les saints qu’elle ne l’avait pas trompé.

    Confrontée à la dure tâche de subvenir aux besoins de ses enfants dont elle a obtenu la garde par voie de justice, elle travaille comme serveuse le jour dans une pizzeria et vient chaque soir passer quelque temps avec son petit ami qui l’entretient avant de rejoindre son domicile à une heure tardive. “Je suis obligée de recourir à cette méthode car avec une maigre pension de 2 500 DA, je ne pourrai jamais nourrir ma famille”, dit-elle.

    En quittant Sara, nous avons eu une pensée pour toutes ces femmes abandonnées par leur mari. Nous remontons vers la Basse-Casbah. La rue Amar-Ali (ex-Randon) et la rue Arbadji (ex-Marengo). Les quelques jeunes du quartier échangent des cigarettes. Rien d’anormal. On nous indique une maison abandonnée où loge une famille de cinq membres. La maison menace ruine.

    Le père explique qu’il n’a pas d’autre solution. Une famille d’apparence tranquille. Il travaille mais son salaire ne lui permet pas de louer. Il l’a fait jusqu’à l’endettement.

    Fontaine-Fraîche, Climat de France, la Tourette, la cité Pérez… un tour dans les quartiers populaires de la circonscription de Bab El-Oued nous renseigne que les jeunes comme partout d’ailleurs vivent la même situation : le chômage et l’exiguïté. À 12 ou 15 personnes dans un F2, ce n’est pas pour encourager à rester à la maison même si le froid vous scie les os.

    Pas loin du stade Ferhani, quatre jeunes se shootent au diluant. Parmi eux, une nouvelle recrue de Souk-Ahras. Une vie de chien qu’ils rejettent en s’empoisonnant. La mort lente. Il est minuit, nous rentrons avec en mémoire les récits de Sara, du gars expulsé, de l’ancien garde communal et de tous les enfants qui errent dans la nuit.

  2. #2
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    Jeudi 14 Février 2008 -- Dès la tombée de la nuit, Alger se retrouve envahie par tous ceux et celles, et ils sont nombreux, qui n’ont que le ciel pour toit et les cartons laissés par les marchands informels pour passer la nuit. Les cellules d’écoute et de préservation des mineurs de la police et de la Gendarmerie nationale ont mené, conjointement avant-hier, une opération nocturne dans les rues d’Alger dans le cadre de la préservation des enfants en danger moral.

    Les journalistes étaient massivement conviés à couvrir cette opération. Au-delà de son objectif initial, cette sortie a permis de lever le voile sur toutes les misères humaines vécues à Alger dès la nuit tombée. Chacun de ces laissés-pour-compte a ses propres raisons, sa propre histoire, mais, au bout, le résultat est le même : une déchéance humaine.

    La première «histoire» est celle de Selma, une jeune fille de 18 ans retrouvée au siège de la sûreté de la daïra de Bab El-Oued, lieu de départ de cette opération. Elle venait d’arriver de Sétif, Aïn Oulmane plus exactement, qu’elle a fui.

    Et elle a eu le réflexe de s’en remettre aux policiers. Les conditions matérielles ne sont pour rien dans son histoire. Selma a fui un père violent et une famille qu’elle semble rejeter de toutes ses forces. L’accusant d’entretenir une relation avec un jeune homme, chose qu’elle nie, son père, commerçant de son état, la maltraite, d’une façon sauvage selon elle, et décide de mettre fin à ses études.

    Cette frêle jeune fille voilée, qui dit être diabétique, ne veut même pas appeler sa mère, victime elle aussi du comportement de son mari. «Je ne veux pas les appeler. Ils n’ont que faire de moi. Ils m’ont dit chah (c’est bien fait pour toi ) quand je leur ai dit que j’avais le diabète», se défend-elle, en soulignant que le médecin lui a assuré qu’elle avait contracté cette maladie chronique à cause de son stress.

    «Elle est en train de se venger de ses parents», selon Zakia, l’officier de la cellule d’écoute préventive de la DGSN. L’opération a commencé aux environs de 20h00 sous les ordres de l’officier Amirouche, chef de brigade de la police judiciaire.

    Les descentes dans les lieux de rencontre des jeunes de Bab El-Oued, au jardin Marengo et à Climat-de-France, à l’ex-rue Job notamment, n’ont rien donné si ce n’est le contrôle de quelques-uns sirotant une bouteille de vin ou quelques canettes de bière.

    Ils seront quand même considérés comme étant en état d’ivresse publique et manifeste. Rue Bouzrina : un «hôtel» à la belle étoile A la rue Bouzrina, ce sont d’autres histoires plus dramatiques les unes que les autres. Solidaires dans leur misère, des hommes, des femmes et même des enfants, qui sur un carton qui sur un matelas de fortune, sont alignés sous les arcades de la rue en cette nuit glaciale de février.

    Ils sont réveillés par les vrombissements des moteurs. Zakia et son alter ego de la gendarmerie, Wassila, rencontrent ici un cas qui relève de leur domaine. Il s’agit d’un garçon de 9 ans, collé à son père, couchant à la belle étoile.

    Le père explique qu’il avait été expulsé, lui et sa petite famille, du logis qu’il habitait depuis quelques jours. Lui et son garçonnet n’ont trouvé que la rue pour refuge, alors que la maman logerait, selon lui, dans un hôtel. Pas la peine de se poser trop de questions sur ce qu’elle fait.

    Les représentantes des services de sécurité sont formelles. «Cet enfant est en danger moral. Un PV sera dressé et envoyé au juge des mineurs pour statuer sur l’affaire», a indiqué la gendarme psychologue Wassila. A un mètre de là, emmitouflée dans ses guenilles et se battant avec les pans d’un semblant de couverture, une femme qui dit avoir 50 ans mais qui paraît en avoir 70 raconte : «Je suis de Constantine.

    Mon mari a subi une intervention chirurgicale qui l’a cloué au lit. Je demande l’aumône pour le nourrir ainsi que mes cinq enfants. Je retourne à Constantine chaque mois.» «Rana mahgourine (nous sommes lésés)», s’écrie Ramdane, son voisin d’infortune.

    Lui, il est de Jijel. Il est victime, selon ses dires, des agissements de sa femme et de ses sept garçons. «Je suis empêtré dans les problèmes depuis 1989», se plaint-il, en affirmant que sa femme et ses enfants se sont ligués contre lui.

    A l’époque, il travaillait à l’usine de céramique de Jijel. Aujourd’hui, il se rend utile auprès des commerçants informels qui lui assurent la nourriture. Mohamed, quant à lui, vient d’Aïn Defla. Il a travaillé dans les rangs de la police communale jusqu’à 2001, avant qu’il ne soit licencié suite à une rixe avec un collègue.

    Blessé par balle lors d’un accrochage, Mohamed n’a bénéficié d’aucune pension. Maintenant, il est réduit à faire dans la récupération et la vente de cartons à recycler pour survivre. Au royaume des «nés sous X» A la Pêcherie, à une vingtaine de mètres du port de pêche, un jeune homme de 23 ans est couché sur une paillasse étalée à même le sol, emmitouflé dans une seule couverture pour se protéger de l’air marin glacial.

    Il vient de Chlef et essaye de se rendre utile auprès des pêcheurs. Au «dortoir» des pêcheurs, situé à quelques encablures de là, deux «tourtereaux» sont débusqués. Une jeune femme, en état d’ébriété, raconte son drame. «Je n’ai ni père, ni mère, ni frère. Mon unique frère, Samir, était policier. Les terroristes l’ont assassiné en 1994. Mon mari, également policier, m’a répudié dès qu’il a été promu officier. Je suis donc obligée de travailler dans un bar pour nourrir mes trois enfants», résume-t-elle devant la caméra de la télévision.

    Le stade Ferhani, en chantier, est quant à lui squatté par une autre catégorie de personnes. Salah, de Bab El-Oued, Mohamed, d’Aïn Bénian, Hicham, de Constantine, et Yacine, de Souk Ahras, en compagnie d’un homme d’une quarantaine d’années au visage balafré, s’adonnent à leur activité favorite : snifer de la glue et du diluant et avaler des psychotropes.

    Salah, 23 ans, et Hicham, qui dit en avoir 19, sont des «nés sous X». Ils sont jusqu’à ce jour sans «identité officielle» et n’ont aucune qualification pour espérer avoir un emploi et sortir de leur misère. Après une brève «révolte» à l’arrivée des journalistes et des services de sécurité, ces jeunes, le regard dans les nuages, reprirent à s’esclaffer à gorge déployée sous l’effet de la drogue.

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