La curieuse histoire des empreintes digitales
Par Lucio Guerrato
Ambassadeur De l’Union Européenne En Algérie
J’arrive toujours tôt à l’aéroport ou à la gare. J’aime prendre mon temps et regarder autour. Ceci m’a donné l’occasion, il y a quelques jours, de visiter une intéressante exposition que la Police scientifique avait installée dans un hall de l’aéroport d’Alger. Parmi le public, qui semblait fort intéressé, j’ai noté deux jeunes gens en train de se faire expliquer comment on prend des empreintes digitales, ce qui m’a donné envie d’en raconter l’histoire.
Il est très difficile aujourd’hui de se rendre compte que jusqu’à l’aube du vingtième siècle, il était extrêmement difficile d’identifier avec certitude un prévenu. Les prévenus donnaient un nom fictif, et pour savoir s’il s’agissait d’un délinquant habituel, la police et les juges devaient se fier à la mémoire des policiers ou des gardiens de prison, parfois défaillante ou, pire encore, trompeuse. C’est l’identification par l’utilisation des empreintes digitales qui a résolu ce grave problème.
Tout commença en 1858 en Inde. Un jeune administrateur anglais, William James Herschel, était préoccupé: on l’avait chargé de faire construire une route mais il savait que les entrepreneurs locaux avaient la très mauvaise habitude de contester en cours d’exécution non seulement les clauses du contrait mais le fait même de l’avoir même signé. Pour conditionner psychologiquement la volonté du signataire, il décida alors d’essayer une expérience, en prenant l’empreinte de la main du contractant, un certain Konai, afin «de lui faire peur et lui enlever toute envie de ne pas reconnaître sa signature. J’ai enduit sa main d’une encre huileuse que j’utilisais pour les timbres et j’ai l’ai pressée sur la dernière page du contrat». Herschel fit ensuite une empreinte de sa main sur une autre feuille, en faisant remarquer à Konai les différences entre les deux empreintes afin de démontrer qu’il lui serait impossible de contester le contrat. Tout fonctionna parfaitement et Konai respecta ses engagements.
Cette opération était-elle le fruit d’une intuition de Herschel ou s’était-il inspiré d’une pratique analogue de la colonie chinoise locale ? Quoi qu’il en soit, Herschel continua pendant des années à utiliser avec succès les empreintes de la main comme signature dans les contrats, et il fit de la prise d’empreintes une sorte de hobby personnel. Il commença à collectionner les empreintes de ses amis et de toute personne avec laquelle il entrait en contact. Et rapidement, il en remplit des albums entiers. Il prit aussi, une année après l’autre, des empreintes d’enfants. Ce qui lui permit de faire une découverte fondamentale: les empreintes restaient toujours les mêmes pendant toute la vie. Mais malgré ces observations, il ne releva pas immédiatement un élément fondamental: il était possible de reconnaître une personne à travers ses empreintes digitales. Les marques de la main qu’il faisait apposer dans le bas des contrats étaient conçues plus comme une forme d’intimidation qu’un véritable moyen d’identification.
Cependant, dans une lettre de 1877 adressée à l’Inspecteur général des prisons du Bengale, il suggéra l’utilisation de l’empreinte de deux doigts comme signature dans les registres des prisonniers. Mais la suggestion ne fut pas retenue.
Un médecin missionnaire au Japon
Le deuxième protagoniste de cette histoire est un personnage assez attachant, Henry Faulds. il était né en 1843 à Beith, une petite ville d’Ecosse, d’une famille aisée qui, malheureusement, alors qu’il était encore jeune, perdit sa fortune. Malgré cet obstacle, il réussit après beaucoup de sacrifices à terminer ses études. Devenu médecin, et suivant ses penchant religieux, il partit comme médecin et missionnaire de l’Eglise écossaise d’abord à Darjeeling, en Inde, et ensuite, à partir de 1873, au Japon.
Faulds, tout en étant un homme de foi, était aussi un homme qui suivait la science de son temps. Particulièrement impressionné par les théories de l’évolution de l’homme de Darwin, il essayait de les concilier avec la Bible. Il participa ainsi à des fouilles d’un site préhistorique pas loin de Tokyo. Et c’est justement en examinant de près des fragments de poteries qu’il remarqua des étranges lignes fines qui apparaissaient comme imprimées dans la terre cuite. D’un coup, Faulds réalisa qu’il s’agissait d’empreintes identiques à celles qu’il avait sur ses doigts. Est-ce que c’était une marque d’identification du potier ? Il fit le tour des marchés et découvrit que «les mêmes lignes apparaissaient dans différentes pièces comme si l’artiste avait signé son travail».
Comme Herschel, Faulds commença une collection d’empreintes digitales. Un beau jour, il s’aperçut que le niveau de sa réserve d’alcool médical descendait excessivement. Il remarqua des empreintes bien imprimées sur la bouteille et les confronta avec celles de sa collection: le voleur était un de ses assistants. C’est à ce moment qu’il fit sa découverte fondamentale: les empreintes digitales pouvaient aider la police à résoudre le problème de l’identification judiciaire. Il essaya avec ses collaborateurs l’expérience d’effacer les empreintes avec de la pierre ponce: elles renaissaient avec le même dessin.
Il prit alors la décision d’écrire à Darwin pour expliquer sa découverte et demanda son assistance pour l’approfondir et la développer. Il reçut une réponde polie: Darwin se sentait trop vieux pour une telle recherche, mais il aurait passé la lettre à son cousin Francis Galton, un anthropologue. Après huit mois sans réponse, en désespoir de cause, Faulds prit le parti d’envoyer une communication à la prestigieuse revue «Nature», qui la publia en octobre 1880.
Dans son écrit, Faulds suggéra clairement que les empreintes pouvaient être utilisées dans le lieu du délit «pour l’identification scientifique des criminels» et proposa même de tenir un registre des empreintes des criminels. La communication ne passa pas inaperçue pour William Herschel, qui, un mois plus tard, revendiqua la découverte de l’usage des empreintes comme signature au cours de sa mission en Inde. A qui la priorité ?
Il est temps maintenant de faire entrer en scène celui qui sera l’arbitre de la dispute.
Un savant antipathique
Francis Galton, le cousin à qui Darwin avait adressé la lettre de Herschel, était un adepte convaincu de ce qu’on appelle le darwinisme social, cette doctrine qui présuppose que les caractéristiques intellectuelles et physiques de l’individu sont principalement d’origine héréditaire. Venant d’une famille riche et aisée, Galton estimait appartenir à la race élue et méprisait ceux qui ne pouvaient pas se vanter d’arbres généalogiques avantageux. Selon Galton, certaines marques physiques qui différencient les individus, et qui viennent de l’hérédité familiale, sont les signes d’une supériorité ou d’une infériorité intellectuelle. IL fallait donc trouver ces marques extérieures. Dans son laboratoire, Galton mesura tout ce qui est mesurable dans les hommes: hauteur, longueur des os, dimensions du crâne, forme du nez, mais toujours sans véritable succès: la marque du génie était introuvable.
C’est alors que le hasard, en 1888, lui fait rencontrer, lors d’un voyage en train, notre vieille connaissance, William Herschel, désormais à la retraite. Au cours de la conversation, Herschel raconte son expérience indienne des empreintes digitales qui intéresse singulièrement Galton: est-ce que les empreintes ne pourraient pas être cet élément d’identification héréditaire qu’il recherche ? Il se fait envoyer par Herschel sa collection d’empreintes sur laquelle il travaille. En mai de la même année, il donne une conférence dans laquelle il affirme que la prise d’empreintes est le moyen le plus efficace pour l’identification des personnes. Mais, ce qui est inexact, il attribue la priorité de la découverte à Herschel. Il passe sous silence le fait que Herschel, à la différence de Faulds, n’a jamais utilisé les empreintes comme moyen d’identification. Il déclare alors à tort que Herschel a publié le premier un article à ce sujet sur la revue «Nature».
Pourquoi cette méconnaissance de l’apport fondamental de Faulds ? La raison est probablement à rechercher dans l’élitisme de Galton: Herschel vient d’une famille noble, son grand-père était un astronome fameux, découvreur d’Uranus, alors que Faulds n’est qu’un pauvre médecin missionnaire dans un coin perdu du monde. Un pacte tacite s’était établi entre Galton et Herschel: Galton aurait exploité scientifiquement les intuitions et le matériel de Herschel, en lui donnant en échange la priorité de la découverte.
Galton fit avancer sans aucun doute le sujet en s’attaquant notamment au difficile problème de la classification des empreintes. Le succès de son livre «Empreintes digitales» contribua à affirmer auprès des polices, encore hésitantes, la méthode de la prise d’empreintes. Et c’est dans ce livre qu’il consacra Herschel comme le véritable père de la découverte.
Entre-temps, Faulds était rentré dan son Ecosse natale, où il avait commencé à exercer sa profession médicale à l’intérieur d’une organisation caritative. Il prit alors connaissance du livre de Galton et, avec une irritation croissante, il découvrit que son apport était totalement méconnu, qu’il n’avait droit qu’à une seule ligne dans le texte, et - suprême offense ! - même son nom avait été estropié. Faulds se sentit volé. Il écrivit une lettre furieuse à la revue «Nature» en octobre 1894, revendiquant la priorité de la publication de sa communication et surtout en affirmant que dans aucun document officiel Herschel n’avait proposé l’utilisation des empreintes comme moyen d’identification. C’est alors que Herschel répliqua sèchement en faisant publier la copie de la lettre qu’il avait écrite en 1877 à l’Inspecteur général des prisons du Bengale, où il proposait l’utilisation de l’empreinte des deux doigts comme signature dans les registres des prisonniers. Cette lettre ne mentionnait pas l’utilisation des empreintes sur la scène d’un délit ou pour l’identification des récidivistes, mais sa publication compromit aux yeux du public la position de Faulds. Herschel et Galton considéraient Faulds comme une entité négligeable.
Le procès Stanton
Cependant, la méthode des empreintes digitales commençait à être effectivement utilisée par la police un peu partout dans le monde. Un des premiers cas, assez fameux dans l’histoire de la criminologie, à être résolu par ce moyen avait été celui dit «du petit carnet bleu». En août 1897, dans le nord du Bengale, un directeur de plantation indien avait été trouvé dans sa maison la gorge tranchée. Mais une empreinte sanglante était imprimée sur la couverture d’un petit carnet, reconnu par la suite comme appartenant à un ex-serveur de la maison, qui fut arrêté. Toutefois, le juge et les assesseurs hésitèrent à condamner un homme sur la base de cette preuve, encore trop nouvelle pour eux, et la sentence de culpabilité fut établie par d’autres évidences.
Il fallait un procès exemplaire, retentissant, pour que les empreintes digitales soient reconnues définitivement comme une preuve certaine. C’est à cette occasion que nous trouverons encore une fois le malheureux Faulds dans un rôle assez insolite.
En février 1905, le commis d’un marchand de couleurs, après une longue attente devant la boutique fermée, appela la police. Les corps du marchand et de sa femme étaient étendus sur le sol, la tête fracassée. De toute évidence, il s’agissait d’un vol qui avait tourné à l’assassinat. Grâce à un laitier qui donna une description assez précise de deux suspects qu’il avait rencontrés dans la rue à l’heure du délit, on remonta jusqu’aux deux frères Stanton, connus par la police comme des voleurs violents. Mais il fallait davantage que des indices pour les traîner en justice.
Au cours de l’investigation sur la scène du délit, la police avait trouvé une cassette métallique sur laquelle était marquée une empreinte de doigt. La cassette fut confiée à l’inspecteur Collins qui était en charge du nouveau service des empreintes digitales de Scotland Yard. Collins constata d’abord que les empreintes n’appartenaient pas à l’infortuné marchand ni à sa femme. Ensuite, il confronta l’empreinte de la cassette avec celles des deux frères Stanton, à peine arrêtés. Après un long examen, Collins donna le résultat de sa recherche: «l’empreinte sur la cassette correspond à l’index droit du frère le plus âgé».
Scotland Yard demanda à l’un des plus célèbres procureurs du moment, Richard Muir, de prendre en charge l’accusation. Il ne s’agissait pas simplement de faire condamner deux voleurs et assassins, mais de faire reconnaître pour la première fois l’empreinte digitale comme preuve dans un procès. Richard Muir s’attacha d’abord à convaincre le jury de la culpabilité des frères Stanton par un nombre considérable de témoignages, la preuve par les empreintes devant être soulevée seulement dans la phase finale du procès. Les témoins appelés à la barre donnèrent un portrait exécrable des Stanton, et les indices à leur charge semblaient s’accumuler. Mais aucun élément n’apparaissait comme déterminant. L’avocat de la défense, particulièrement habile, démontra à plusieurs reprises l’inconsistance de certaines observations ou la faiblesse des preuves. Il devenait très difficile de condamner à mort deux hommes sur cette base.
C’est alors que Muir appela à la barre l’inspecteur Collins, à qui d’abord il demanda d’expliquer en détail au jury les caractéristiques des empreintes digitales et la technique qu’on utilisait pour les relever (il en fit même une démonstration). C’est seulement quand il fut convaincu que les jurés avaient tout bien compris, qu’il fit entrer Collins dans le vif du sujet. Colins alors présenta des photos agrandies de l’empreinte trouvée sur la boîte et de l’index droit de l’aîné des Stanton, puis il fit la démonstration de l’existence de douze points de coïncidence entre les deux empreintes, beaucoup plus qu’il n’était nécessaire pour établir une identité.
Mais la défense avait deux experts assis à son banc: le premier était le docteur John Garson, un expert judiciaire de prestige qui avait longuement travaillé sur les empreintes digitales. Le deuxième, curieusement, était Faulds. Le témoignage du docteur Garson sembla d’abord faire perdre du terrain à l’identification faite par Collins: les deux empreintes ne coïncidaient pas et la défense s’évertua à démontrer comment Garson, qui avait même donné dans le passé des leçons à Collins en matière d’identification judiciaire, était un expert beaucoup plus crédible qu’un inspecteur de Scotland Yard. Mais malheureusement, Garson avait commis un grave impair: sans même demander de prendre connaissance des preuves matérielles, il s’était proposé le même jour comme expert pour la défense et pour l’accusation, laissant entendre pratiquement qu’il aurait travaillé pour le plus offrant. La lecture de ses lettres d’offre de service eut un effet dévastateur et son témoignage perdit totalement de sa crédibilité.
C’était au tour de Faulds: il voulait démontrer devant le jury qu’il n’était pas scientifiquement prouvé qu’une empreinte digitale était absolument unique et qu’il serait donc dangereux de condamner à mort les deux hommes uniquement sur la base d’une seule empreinte. Il fallait bien plus d’empreintes pour établir avec certitude une identification judiciaire. Assez curieusement, Faulds, qui avait soutenu l’importance des empreintes pour la justice, cherchait à miner sa propre créature. Mais il n’eut pas l’occasion d’exposer sa thèse: l’avocat de la défense, catastrophé par l’issue du témoignage du docteur Garson, préféra abandonner la question des empreintes digitales. L’issue du procès marqua la victoire de la thèse de l’accusation et une autre défaite de Faulds: on reconnut qu’une seule empreinte digitale était suffisante comme moyen d’identification et les frères Stanton furent condamnés à mort.
Dans le reste de sa longue vie, Faulds chercha toujours, mais en vain, à faire reconnaître la priorité de ses travaux, ou au moins ses apports originaux. En 1909, il écrivit même une lettre, restée sans réponse, à Winston Churchill, alors secrétaire d’Etat aux Affaires intérieures. Pire encore, dans une question parlementaire à ce sujet, Winston Churchill répondit que le mérite de la découverte des empreintes digitales revenait entièrement aux travaux de «Sir Galton» (entre-temps anobli). Son témoignage, même s’il a manqué au procès Stanton, lui avait définitivement aliéné Scotland Yard.
Herschel mourut en octobre 1917, foudroyé par un infarctus pendant qu’il était en train de prendre pour la énième fois ses propres empreintes digitales, un hobby qu’il n’avait jamais abandonné. Faulds vécut jusqu’en 1930, pauvre et rendu amer par le manque de reconnaissance de son oeuvre.
Seulement après sa mort, on décida de lui reconnaître un peu de mérite: le gouvernement donna à ses deux filles une petite subvention, à condition qu’elles en maintiennent le secret. Enfin, la Société anglaise pour les empreintes digitales décida de poser une pierre commémorative sur sa tombe, «En reconnaissance de ses travaux de pionnier dans la science des empreintes digitales». C’était un peu tard
http://www.quotidien-oran.com
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7th July 2005 06:43 #1
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A government that robs Peter to pay Paul can always depend on the support of Paul.
By: George Bernard Shaw
I should add that a Gouvernment that robs Peter to pay Paul, will always depend on Peter to have his budget ...:-) In other world he need more Peter then Paul







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