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  1. #1
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    L'Algérie coloniale



    172 ans de drames et de passions
    avec Annie Rey-Goldzeiguer


    1. La conquête
    propos recueillis par Christian Makarian et Dominique Simonnet



    En juin 1830, dans l'indifférence générale, la France débarque en Algérie, inaugurant plus d'un siècle de colonisation dont l'écho résonne douloureusement aujourd'hui. Qu'est-ce qui a vraiment déclenché cette soudaine conquête?
    En réalité, l'histoire a commencé plus tôt... L'Algérie, le pays d'Alger, n'était pas une nation à proprement parler, mais une patrie, et dominée depuis le XVIe siècle par les Turcs, une tutelle en partie acceptée grâce à une religion commune. Depuis toujours, la France, quant à elle, nouait avec le pays d'Alger des relations commerciales, presque familiales. Les Marseillais y avaient des représentants, et, tout le long de la côte, on se livrait au commerce du corail, très apprécié en bijouterie. Mais un contentieux s'était créé. De 1793 à 1798, deux négociants d'Alger, Bacri et Busnach, vendent à crédit du blé à la France pour ravitailler les départements méditerranéens et les armées d'Italie et d'Egypte. Des tractations insolites sont menées par des grands commerçants, qui avaient leurs répondants à Marseille et à Paris. Mais la France tarde à régler toutes ses créances algériennes et l'affaire devient diplomatique lorsque le dey d'Alger s'en mêle. En 1830, cette vieille dette n'est toujours honorée qu'en partie.

    «L'Algérie, pour les Français,
    c'est une autre Amérique !»

    D'où l'irritation du dey d'Alger, le représentant du sultan, et ce fameux coup d'éventail qu'il inflige un jour au consul de France. C'est ce qui, dit-on, déclencha la riposte des Français.
    Le consul Deval est un homme taré qui joue un double jeu. Il finit par excéder le dey, qui, un jour, le pousse en effet de son chasse-mouches. L'affront crée un nouveau problème. Mais ce n'est qu'un prétexte. En réalité, en France, la Restauration vit ses derniers jours; le régime de Charles X, au bord de la faillite et de la révolution, saisit l'occasion. La bonne affaire! Quoi de mieux qu'une campagne militaire pour redorer son blason? Elle arrange bien aussi le grand commerce marseillais, qui s'est organisé en lobby à Paris et voit dans l'aventure un moyen pour sortir de son marasme. On ne songe pas encore à une conquête. On veut simplement mettre la main sur les céréales et les dattes, les troupeaux, le corail, s'installer dans les ports et drainer un commerce juteux. Le reste, on s'en moque! On est persuadé que cette terre, ce grenier à blé tant vanté par les Romains, est un eldorado, un monde de richesses, qui, de surcroît, ouvre les portes de l'Afrique.

    Les Français partent donc à la conquête de l'Algérie comme autrefois les Anglais et les Espagnols à la conquête de l'Amérique.
    Exactement. L'Algérie, pour les Français, c'est une autre Amérique! D'autant plus qu'ils ne se sont jamais remis de leur échec au Canada... C'est ainsi que Charles X rassemble tout ce qui peut flotter sur la Méditerranée - plus de 600 navires, 37 000 hommes - et vogue la galère! Alger tombe. La conquête commence. Pour obtenir leur reddition, les Français ont garanti aux musulmans le droit d'exercer librement leur religion. Ils trahissent immédiatement le traité. La grande mosquée de Ketchâwa est transformée en église. On entasse tous les Turcs sur des bateaux et on les envoie à Naples. Le pays se retrouve ainsi sans administration, avec une armée d'occupation. Très vite, derrière les soldats suivent les affairistes marseillais, qui vont piller la ville pendant des mois et dilapider, en particulier, le trésor du dey, avec la complicité des chefs de l'armée.

    L'idée commune, longtemps rabâchée dans les écoles, était que les Français allaient «civiliser» l'Algérie.
    Apporter la civilisation, en effet... En réalité, la conquête militaire est terrible. Tueries, massacres, tortures... On enfume les villages, on asphyxie les populations dans des grottes... Pour les Français, les Algériens sont tout simplement des «indigènes», des sous-hommes, que l'on aimerait bien éliminer. En 1832, près de Maison-Carrée, l'armée française extermine une tribu entière, les Ouaffia, et s'empare de leurs terres et de leurs troupeaux. Voyez aussi le zèle du général Youssouf... Ce beau jeune homme, enlevé pendant sa jeunesse, en Sardaigne, par le bey de Tunis, avait été élevé à sa cour, mais il avait dû fuir car il s'était épris d'une fille du harem. Profitant de la présence de l'armée française en Algérie, il lui offrit ses services: il parlait arabe, il était musulman. Chaque jour, il exigeait de ses hommes qu'ils lui apportent un sac... d'oreilles pour prouver qu'ils avaient fait correctement leur travail. La France a préféré oublier ces épisodes.

    «Le jihad est
    dans tous les esprits. C'est un mot qui
    électrise»

    Mais les «indigènes» résistent. On se souvient du fameux Abd el-Kader.
    L'armée française se trouve en effet face à une résistance imprévue, forgée autour de la seule chose qui reste encore aux Algériens: leur religion. La société algérienne est fragmentée, divisée en tribus. A partir de 1837, une union se réalise autour d'un homme jeune, lettré, féru de poésie: c'est Abd el-Kader, fils de Muhyi al-Din, grand marabout des tribus de l'Ouest, qui l'a fait nommer émir, lui conférant ainsi une immense influence, à la fois religieuse et politique. Après une tentative de négociation avec le général Desmichels et devant la politique offensive de l'armée française, Abd el-Kader cherche à unifier les tribus de l'Ouest algérien pour mieux résister au nom de la guerre sainte.

    Déjà!
    Mais oui, le jihad est dans tous les esprits. C'est un mot qui électrise. Abd el-Kader commence par négocier le partage de son territoire d'Oran, délimitant des zones pour les Français, d'autres pour les Algériens. Très vite, il sort du cadre de sa tribu, englobe les grands plateaux d'Oranie. En novembre 1839, il lance l'offensive sur la Mitidja et tend la main aux tribus de Kabylie. Il tente même de pactiser avec les confréries du Sud et de créer un embryon d'Etat, avec un gouvernement installé à Tagdempt. Mais l'individualisme algérien est très profond, et l'on admet difficilement de se soumettre à une autorité extérieure. De 1840 à 1847, la lutte se résume à un duel entre Bugeaud, conquérant et colonisateur, et Abd el-Kader. Le Maroc encourage la résistance algérienne, mais doit s'incliner après défaite et bombardements. Abd el-Kader, isolé, échoue dans sa tentative d'unification de toutes les résistances. Face aux renforts militaires envoyés par les Français, il doit céder du terrain et se replier sur les hauts plateaux. En 1843, sa smala, sa ville nomade, à la fois son gouvernement et sa capitale, est prise par l'armée française. Abd el-Kader fuit, est refoulé au Maroc. Il se rendra en 1847. Pourtant, la résistance algérienne continue.

    La France, désormais, va plus loin que son projet d'occupation militaire.
    Au début, il ne s'agissait que de tenir les ports, de contrôler le commerce. Mais les civils arrivent, hommes, femmes, enfants. A cette époque, il y a 25 millions d'habitants en France, seulement 3 millions en Algérie. On considère celle-ci comme un pays presque vide. Et, s'il le faut, on le videra de ses quelques habitants, pour occuper leurs terres. Des formes de propriété collective et privée existent en Algérie, avec des titres? Qu'importe! Dans la furie du brigandage, ces papiers, rédigés en arabe, sont raflés, brûlés. Un nommé Berbrugger, archiviste de formation, récupérera d'ailleurs certains des documents échappés au feu dans des grands sacs à blé et fondera la bibliothèque d'Alger. Rapidement, la ville est vidée de ses anciens habitants, qui fuient en Tunisie, en Syrie, au Maroc.

    Qui sont ces colons français qui traversent la Méditerranée?
    Des durs à cuire, des aventuriers, des fils de famille couverts de dettes, et également des «gants jaunes» comme on dit à l'époque, des nobles désargentés qui cherchent à recréer la féodalité qu'ils ont perdue en France, tel le baron de Vialar, qui s'installera dans la Mitidja. N'oublions pas que la France de cette époque est la France de Jean Valjean et des Misérables, un pays surpeuplé où l'on crève de faim. Une propagande s'est mise en place pour vanter les richesses de la terre algérienne, la possibilité d'obtenir facilement des concessions - il suffit de confisquer les terres des indigènes. Militaires et civils, tout le monde veut faire de bonnes affaires. Le pays est pillé et mis en coupe réglée. Pour les musulmans, la situation matérielle est catastrophique et leur culture est en train de disparaître. A Alger, presque toutes les écoles d'autrefois ont été fermées.

    Dans son Rapport sur l'Algérie, en 1847, Tocqueville dresse ce constat terrible: «Nous avons rendu la société musulmane plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle ne l'était avant de nous connaître.» On imagine que la France républicaine, qui naît en 1848, va changer de politique.
    Eh bien, non! C'est bien la République, et non la monarchie, qui va poursuivre le travail et pousser la «populace», les artisans ruinés par la crise, les agriculteurs sans terre, vers des villages, des colonies agricoles créées de toutes pièces: on fait un plan, on établit un cadastre des concessions, on baptise le village d'un nom français et on le place sous la direction d'officiers. A chaque colon on donne un lopin de terre. Réveil au clairon, coucher au clairon. Mais les colons, qui arrivent souvent avec leur famille, sont sous-alimentés, épuisés par un voyage très rude, et n'ont pas la moindre notion d'agriculture. Les terres qu'on leur a offertes sont des pâturages à chèvres, exploités jusque-là par des semi-nomades, couverts de diss, sorte de petits palmiers qui plongent leurs racines très profondément dans le sol et ne s'arrachent donc pas facilement... Vous imaginez le résultat. Un grand nombre d'arrivants mourront de faim et à cause des épidémies.

    En France, on ne se pose pas de questions?
    Si. Il y a un mouvement «anti-coloniste», comme on dit à l'époque, qui souhaite un sort différent pour l'Algérie. Les saint-simoniens, notamment, ces intellectuels qui ont puisé dans la lecture de Saint-Simon une philosophie de la modernité, veulent apporter au peuple algérien autre chose que le feu et la désolation. Ils voudraient installer des lignes de chemin de fer, instituer une propriété collective solidaire, et même établir l'égalité de la femme... L'un d'eux, Ismaël Urbain, un métis guyanais élevé à Marseille et converti à l'islam en Egypte, arrive en Algérie et sert d'interprète entre les communautés. C'est dans l'armée que, vers 1845, une fois la phase de la conquête passée, cette idéologie va commencer à se diffuser.

    L'armée, qui devient soudain plus démocrate que les colons? Ce n'est pas vraiment l'image que l'on en avait!
    C'est pourtant le cas à ce moment-là. En Algérie, les officiers jouent un grand rôle pour promouvoir une idée démocratique. Ils ont créé des loges maçonniques très influentes, ils sont républicains et ils prônent une politique d'assimilation. Certains militaires vont même chercher à se poser en arbitres entre les civils prédateurs et les indigènes qui sont refoulés. Ils tentent de créer un «monde du contact» entre musulmans et Français, une fusion des races, et certains se marient avec des femmes indigènes.

    Le prince-président, qui arrive au pouvoir en France en 1851, le futur empereur Napoléon III, n'a pas, lui, la réputation d'être un humaniste.
    Et pourtant... Pour lui, la colonisation est une catastrophe, un boulet au pied de la France. L'Algérie ne doit pas être une colonie. Mais un «royaume arabe». D'où lui vient cette idée? Il a rendu visite à Abd el-Kader, alors que celui-ci, malgré les promesses que lui avaient faites les Français, était captif à Amboise; et cette rencontre l'a énormément impressionné. Napoléon III est fasciné par ce personnage qu'il considère comme un véritable interlocuteur et non comme un prisonnier. Il le fera d'ailleurs transférer en territoire musulman, en Syrie. Il est également influencé par le fameux Ismaël Urbain, qui le guide lors de son voyage en Algérie, en 1865. Napoléon III n'a aucune confiance dans les colons, qui refoulent les Algériens sur des territoires impossibles; il voudrait stopper leur progression et restituer les terres aux indigènes. C'est ainsi qu'il demande à l'armée de réaliser un relevé cadastral, tribu par tribu - un énorme travail - et qu'il fait marquer les limites des propriétés tribales avec des pierres levées, première étape du sénatus-consulte de 1863. Il veut redonner une histoire et une mémoire aux Algériens.
    Pour la première fois, on entend les indigènes. Pour la première fois, on les reconnaît.

    Les colons, évidemment, sont furieux.
    Ils nourrissent une opposition farouche à Napoléon III et ils se révoltent. A Alger, ils organisent des manifestations violentes contre l'armée, dressent des barricades - déjà! - et puis, voyant que cela ne les mène à rien, ils prennent la tangente, feignent d'aménager la réforme et trouvent une formidable astuce: organiser la propriété privée. Bien sûr, il s'agit de la proposer à tout le monde, Algériens compris. Mais ceux-ci n'ont aucun moyen d'acheter les terres. Résultat: l'ancienne propriété collective est désintégrée. La dépossession des terres peut continuer.

    Et les «indigènes» ne sont toujours pas citoyens français.
    Napoléon III voulait leur en donner la possibilité. Il échouera, là aussi: les colons réussissent à faire adopter le principe selon lequel la citoyenneté impose obligatoirement l'abandon du «statut personnel», dont le droit à la polygamie. Devenir français signifie ainsi pour les musulmans rompre avec leur communauté. Donc, très peu d'Algériens l'accepteront. Le rêve du royaume arabe est mort. Et, pour les Algériens, c'est une terrible désillusion: ils n'ont plus personne pour les défendre. On en trouve encore le souvenir aujourd'hui: dans le trésor de la jeune mariée, en Algérie, on n'oublie pas d'ajouter une pièce à l'effigie de Napoléon III en guise de porte-bonheur.












  2. #2
    Thamurth Guest

    Thank you so much Kanga for that history post!

    Azul a Kanga and Thanmirt (Thank you) for your post! I just wanted to add for others to also know that the 2 merchants who caused the problem regarding the wheat trade in the 1820's, BACRI and BUSNACH were Jews and also had a business of beer importation from Egypt to Algiers at the time...the beer was called "Debouza" by the locals in Algiers because of the shape of the bottle.

    Also, Napoleon III the nephew of Napoleon I had attenuated his views on how to treat the locals only after a Mexican militia turned into a an army and massacred his forces in Mexico when he launched an invasion there...


    Thanks KANGA and long live our historical figures (El Emir Abdel Kader, Cheikh Bouamama and of course Fatma dh'Nousmer!) who resisted until the birth of the glorious Armee de Liberation NATIONALE!!!!

    TAHIA EL DJAZAIR!



  3. #3
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    Azul Thamurth,

    Why thank you, it is only facts that our history is glorious and despite the hatred and jealousy no one can take away from us the truth..no we where not French, no we never sold out to France and no we are not French bastards but pure not hybrids !

  4. #4
    Tgv
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    Thumbs up Oui tres juste !

    Merci ma grande.. la suite stp.

  5. #5
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    2. La colonisation

    propos recueillis par Christian Makarian et Dominique Simonnet



    Retour donc Ela case départ. 1870: l'armée s'efface, les civils ont la main sur le territoire. Cette fois, alors que la France et la Prusse s'affrontent, l'Algérie, elle, entre dans la vraie colonisation.
    L'Algérie passe de l'autoritEdes militaires Ecelle des colons. A Paris, dès ce moment-lE les colons vont organiser leurs lobbys de manière magistrale, faisant pression sur les hommes politiques et les députés. A chaque projet de réforme pour l'Algérie, les colons trouveront un moyen de le détourner, de le dénaturer. D'abord, ils tempêtent, manifestent, élèvent des barricades. Puis font semblant de se soumettre et démolissent pièce par pièce l'édifice. Cette fois, ils vont s'acoquiner avec les... républicains. Une liaison contre nature entre la gauche et les colonisateurs, qui montrera ensuite une continuitEremarquable.

    «Les civils plastronnent et écrasent les indigènes de leur mépris»

    Sur place, le régime colonial bat son plein.
    Oui. Le territoire a étEdivisEen trois départements français, trois préfectures, avec des municipalités et une administration exactement semblable Ecelle de la France dès 1848. En pleine terre d'islam, on trouve des villages avec leur place, leur église et leur école. Mais les deux communautés sont plus que jamais séparées. Après 1870, les Français veulent raser tout ce qui avait étEfait par le régime de Napoléon III. Depuis l'abolition du régime militaire, les civils plastronnent et écrasent les indigènes de leur mépris. En 1867, ces derniers ont connu un autre drame: 500 000 personnes, presque exclusivement indigènes (sur une population totale de 3,5 millions), sont mortes de la famine et des maladies. Cela a commencEpar une épizootie, puis la variole, le typhus, la typhoEe ont suivi... Des tribus entières ont disparu. On a vu les routes du Sud jalonnées de cadavres d'êtres humains et d'animaux. Seule la Kabylie a étEépargnée et a aidEles survivants.

    C'est lEque de nouveaux colons arrivent, des Alsaciens notamment, qui vont s'implanter.
    C'est un mythe! Après la prise de l'Alsace et de la Lorraine par les Prussiens, beaucoup d'Alsaciens sont en effet venus tenter leur chance en Algérie, s'installant notamment sur les terres que l'on avait prises aux tribus en révolte. Mais la plupart sont repartis, ne supportant pas les conditions de vie.

    Et le fameux décret Crémieux, qui, en 1870, naturalise français les juifs d'Algérie?
    Dieu sait qu'il va faire couler de l'encre! Adolphe Crémieux, ministre de la Justice, qui effectuait de très nombreux voyages en Algérie, leur donne le régime civil et la citoyennetEfrançaise. La mesure a surtout pour objet de donner aux républicains, qui sont au plus bas Ece moment-lE un électorat supplémentaire de 30 000 personnes. Mais elle permettra aux juifs d'Algérie de s'intégrer au fil des années dans la communautEfrançaise.


    Dans cette période, on sait qu'il y aura encore une tentative de révolte, celle de la Kabylie, qui se terminera dans le drame.
    Oui. El-Mokrani, qui appartenait El'aristocratie algérienne, entraû‹e avec lui el-Haddad, cheikh de la confrérie des rahmaniyya, qui tenait en main le peuple kabyle. Or, une confrérie n'est pas seulement une organisation religieuse. C'est une association de frères oEon trouve tout - auberge, hôtellerie, universitE secours, orphelinat - et qui se donne des rites spécifiques symbolisés par le chapelet et des mots de passe religieux, alliant ainsi l'islam populaire et l'islam mystique. On ne dira jamais assez le rôle essentiel que les confréries ont jouE ce sont elles qui ont conservEl'identitEdes Algériens. La lutte des oulémas contre les confréries sera l'une des racines de l'islamisme actuel... Le noble el-Mokrani et le cheikh el-Haddad, donc, se révoltent. Une répression terrible s'abat sur la Kabylie. Une fois encore, villages brûlés, populations massacrées... El-Mokrani se laissera tuer et tout le système pyramidal kabyle s'effondrera. Les Kabyles vont y perdre sinon leur vie, du moins leurs terres, leur libertE sinon leur identitE

    La IIIe République veut pourtant l'assimilation de la population algérienne.
    Oui. La volontEcivilisatrice de la France semble réelle, cette fois. On va notamment créer des écoles. Jules Ferry, que l'on voit Etort comme un méchant colonialiste, écrira Ela fin de sa vie une critique terrible de la colonisation, dans laquelle il dénonce l'appétit féroce des colons. Pour lui, c'est l'école qui fait la République. Avec des instituteurs français, les petits indigènes commencent alors Eapprendre qu'il y a deux mille ans leur pays s'appelait la Gaule et que ses habitants étaient les Gaulois. Ainsi, au tournant du siècle, la colonisation continue. On modernise, on construit des chemins de fer, on aménage les villes. Le niveau de vie de certains Algériens s'élève. Mais, dans les campagnes, le fellah, comme les colons, reçoit de plein fouet les crises agricoles. A cause de la crise du phylloxéra en France, on a plantEdes vignes en Algérie, ce qui favorise les grands propriétaires.

    L'assimilation se réalise-t-elle enfin?
    Un espoir est nE Dès le début du XXe siècle s'est créé un corps d'instituteurs indigènes, formés dans une école normale, l'école de la Bouzarea, qui deviennent les plus fidèles supporters de l'assimilation. Ils parlent un français du XVIIIe siècle plein de charme et veulent transmettre aux enfants indigènes leur admiration passionnée pour la France. Ils créeront en 1922 une revue, La Voix des humbles, organe de liaison entre les instituteurs d'origine indigène. La France qui les fascine, c'est une France mythique, idéalisée, celle de l'intelligence, de la solidaritE de la démocratie. C'est celle de Victor Hugo - ils ont tous lu Les Misérables. Mais elle ne ressemble pas Ela France des colons.

    Ces intellectuels algériens sont d'une certaine manière plus français que les Français.
    Tout Efait. Ils vouent El'idéal français une fascination qui marquera d'une manière indélébile des générations d'Algériens. Ils croient vraiment El'assimilation, tout en se sentant profondément musulmans. Et, grâce Eeux, les jeunes Algériens acceptent l'idée que la France peut leur apporter quelque chose de meilleur. A ce moment-lE il aurait donc étEpossible de concilier les deux communautés, d'inventer un monde mixte, ce qu'Albert Camus a appelEle «troisième camp». Si la France avait donnEaux Algériens la possibilitEde devenir vraiment des citoyens, cela aurait pu se produire. Une belle utopie...

    Pourquoi ne saisit-on pas cette occasion?
    Clemenceau va le tenter en 1919. Pendant la Première Guerre mondiale, les Algériens, qui n'étaient pourtant pas citoyens français, se sont fait tuer par dizaines de milliers au nom de la France dans la Somme ou EVerdun. Jugeant qu'ils avaient largement payEle prix, Clemenceau tente une grande réforme pour permettre l'intégration des élites algériennes en leur donnant la citoyennetE Une fois encore, les anciens «colonistes» réagissent violemment. Le projet de Clemenceau échoue. Et, une fois encore, le vieux rêve du troisième camp retombe.

    Le monde a changE pourtant, il s'est modernisE MalgrEcela, l'Algérie reste toujours figée, coupée en deux?
    La modernisation a, au contraire, pour effet d'accentuer le fossEentre les indigènes et les colons. Jusque-lE ces derniers avaient besoin des Algériens, avec qui ils nouaient des rapports paternalistes, pour travailler dans les propriétés agricoles. Avec la mécanisation, les rapports se distendent et la condition de la population indigène devient encore plus difficile. Le chômage est endémique... L'émigration vers la France a également commencE Des Kabyles en reviennent avec une autre mentalitE ils ont parfois connu les luttes syndicales, parfois des femmes françaises... Mais il y a autre chose. Grâce aux progrès de la médecine, les Algériens, au début réticents, finissent par accepter la vaccination. Leur espérance de vie s'élève, la mortalitEinfantile diminue, et la population algérienne augmente bien plus vite que celle des colons. Ceux-ci en sont terrifiés. On craint le débordement indigène et déjEon avance l'expression de «seuil de tolérance». Les deux communautés sont plus que jamais opposées.

    ...a suivre


  6. #6
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    La suite...

    ...

    3. La rupture



    Un siècle après la conquête, le pays est donc toujours coupé en deux. L'Algérie n'arrive pas à être française.
    L'assimilation, pourtant, a fait son chemin. En France, on célèbre le centenaire comme si l'histoire de l'Algérie avait commencé en 1830, on habitue les Français à consommer colonial - «Y'a bon Banania!» - et on présente les colonies comme des terres à civiliser, à éduquer. De leur côté, certains Algériens tentent de ranimer l'idée du monde médian. Ils veulent la citoyenneté, l'égalité. En 1936, le Congrès musulman, qui réunit à Alger les forces religieuses et politiques, se déclare en faveur de l'assimilation. A Paris, un projet, connu sous le nom de Blum-Viollette, est élaboré pour donner la citoyenneté à 30 000 personnes. Immédiatement, les colons s'y opposent: manifestations violentes, propagande intensive en France... Blum, alors en situation difficile, préfère renvoyer l'affaire aux calendes grecques. A son tour, le Front populaire a échoué sur la question algérienne. Pourtant, les Algériens l'avaient voulue, cette assimilation, ils en avaient rêvé, ils étaient prêts. Une fois encore, ils doivent déchanter. Une fois encore, l'espoir retombe.

    «L'idée nationaliste
    est née après la Première Guerre mondiale»

    Et c'est donc par déception que les Algériens vont commencer à se tourner vers autre chose: l'idée séparatiste.
    Oui, la déception sera terrible, et la coupure, définitive. L'idée nationaliste est née après la Première Guerre mondiale. Le Parti communiste, d'abord, implanté en Algérie, avait tenté d'organiser les «Nord-Africains» en créant sa section coloniale. Il avait recruté un personnage clef, Messali Hadj, fils de cultivateurs de Tlemcen, qui avait fait son service militaire à Bordeaux et était plein d'admiration pour la société française. Dans la France des années 20, celui-ci a compris que le mot «exploitation», que l'on manie dans les milieux syndicaux, peut s'appliquer non seulement au patron envers son employé, mais aussi au colonisateur envers le colonisé. Messali Hadj va devenir le chef du mouvement algérien l'Etoile nord-africaine, créé en 1926 et, en 1937, devant une immense foule rassemblée dans un stade d'Alger, il prononce pour la première fois le mot d'indépendance. Prenant dans ses mains un peu de terre, il déclare: «Cette terre n'est pas à vendre. C'est la nôtre!»

    En mai 1940, quand la France défaite s'enfonce dans le pétainisme, comment réagit l'Algérie?
    Pour les Français d'Algérie, c'est d'abord une consternation de convenance. Le mythe de la puissance française s'effondre. Ils pleurent les malheurs de la métropole. Et puis, le choc passé, ils se réjouissent. L'échec, disent-ils, ce n'est pas celui de la France, mais de l'anti-France, du Front populaire, qui menaçait leurs privilèges, de la gauche progressiste, qui avait failli faire leur malheur avec ce projet Blum-Viollette. Tout cela est désormais écarté. Enfin, on va pouvoir rétablir l'ordre colonial! Travail, famille, patrie... Le monde colonial se pâme d'admiration devant Pétain, ce vieillard qui a su redonner à la France le sens du devoir.

    Vous voulez dire que les Français d'Algérie se reconnaissent naturellement dans l'idéologie pétainiste?
    Exactement. Ils vont pouvoir mettre en pratique ce racisme profond qui est finalement l'unique idéologie pied-noir. Pétain est la «divine surprise». 95% des Français d'Algérie y adhèrent, y compris ceux de gauche. A l'exception, évidemment, des réprouvés, sanctionnés par le nouveau régime, les communistes, les francs-maçons, les juifs. Le décret Crémieux est aboli. Les juifs perdent brutalement leur citoyenneté. L'historien André Nouschi raconte comment, alors qu'il allait réclamer sa carte d'identité, on lui a appris qu'il n'était plus qu'un «sujet français», un indigène lui aussi, un sous-homme en somme. Un service spécial des affaires juives est créé sous la direction de Pierre Gazagne: les «suspects» sont envoyés dans des camps de travail dirigés par la Légion, employés aux travaux forcés pour la construction du Transsaharien, retenus dans des conditions d'hygiène effroyables, torturés à la moindre peccadille. Les biens et les entreprises juifs sont «aryanisés», confisqués et confiés à des syndics français qui empochent les bénéfices. On interdit même l'école à quantité d'enfants juifs, ce qu'on n'a pas fait en France. Et tout cela est mené avec la bénédiction du clergé. Les Français d'Algérie célèbrent la Révolution nationale du Maréchal, qui les préserve à la fois de l'occupation allemande, de la concurrence juive et du nationalisme arabe!

    «Certains Algériens ont vu dans l'occupation allemande la possibilité d'être aidés contre l'occupation française»

    Quel est alors le sort des musulmans?
    Ils ont, bien sûr, versé leur sang aux côtés des soldats français pendant la «drôle de guerre». Mais la plupart d'entre eux restent spectateurs des événements. Seul Ferhat Abbas, farouche assimilationniste, envoie un mémorandum à Pétain pour lui demander de s'occuper du sort des musulmans. Il reçoit un accusé de réception promettant que le Maréchal se penchera sur la question. En vain. La requête de Ferhat Abbas restera sans suite. En revanche, l'Etat français aura ses musulmans de service, situés au premier plan des manifestations patriotiques et arborant leurs décorations pendantes. Pour l'essentiel, le régime de Vichy fige les choses; plus rien ne bouge.

    Est-il exact qu'il y a eu dans ces années-là une certaine fascination arabe pour le régime nazi?
    C'est certain. Certains Algériens ont vu dans l'occupation allemande la possibilité d'être aidés contre l'occupation française. Un groupe dissident du Parti populaire algérien (PPA), appelé Carna (Comité d'action révolutionnaire nord-africain), prend même contact avec les Allemands, dès 1939, afin de bénéficier d'un soutien et de recevoir des armes. Messali Hadj désavoue ses membres et les exclut du PPA. Mais, chez les jeunes, l'apparition de Hitler dans les salles de cinéma est saluée par des tonnerres d'applaudissements. On ne peut pas nier cette vérité. Du reste, les Allemands vont libérer les prisonniers politiques algériens détenus en France. La propagande nazie à l'intention des Maghrébins est très intense. L'Algérien Mohammed El-Maadi et le Tunisien Abderrahmane Yassine prêtent leurs voix à des émissions en arabe et en kabyle à destination de l'Algérie et de la Tunisie. Les Allemands recrutent de nombreux volontaires maghrébins dans le cadre de l'organisation Todt. A ce moment-là, l'émigration algérienne vers la France devient très importante. Et la Légion des volontaires français se dote d'une branche maghrébine qui va jouer un rôle notable au Proche-Orient et jusqu'en Crimée.

    C'est dans ce contexte que l'Algérie, qui n'a jamais eu d'importance stratégique internationale, va soudain devenir une base essentielle de la Seconde Guerre mondiale.
    Oui, avec l'arrivée des Américains. Roosevelt a mis sur pied un débarquement en Afrique du Nord pour partir à la conquête de l'Europe par le sud. A première vue, l'Algérie n'est qu'un théâtre d'opérations: le 8 novembre 1942, «Allô, Robert, Franklin arrive», selon le code choisi pour annoncer le débarquement. Mais, en réalité, c'est un événement déterminant pour la suite. Les Français n'ont absolument pas saisi la portée de cette journée. Pendant vingt-quatre heures, il y a des échanges de coups de feu et des victimes: obéissant à Vichy, les Français répliquent comme ils peuvent au déferlement. Mais les combats s'arrêtent très vite. Les Américains n'ont aucun mal à entrer à Alger. Là, c'est la stupeur! On voit des Noirs et des Blancs marcher ensemble, et on s'étonne devant ces boys décontractés assis sur des drôles de véhicules, les Jeep. Est-ce que vous imaginez le contraste avec une armée française encore équipée de bandes molletières? Alger est fascinée, d'autant plus que les GI distribuent chewing-gums, chocolat et pain blanc. Derrière ces images, quelle est la réalité profonde? Pour la deuxième fois en trois ans, la fameuse armée française reçoit une raclée! Mais, cette fois, cela se passe directement sous les yeux des Algériens. Ils constatent qu'un nouvel occupant vient d'arriver sur leur sol. Au vu et au su de tous, les décisions ne sont plus prises par des Français, mais par des Américains. Les Algériens touchent du doigt la vulnérabilité et l'effondrement français. Une révolution intellectuelle s'opère: les Algériens se mettent à penser que le moment est venu de réagir.

    Comment vont-ils réagir?
    On voit la montée en force de nouvelles figures, comme Lamine Debaghine, jeune et brillant médecin, qui s'impose à la tête du PPA. Le PPA avait été fondé par Messali Hadj en 1937, après la dissolution de l'Etoile nord-africaine - décidée par le gouvernement Blum, eh oui! pour cause d'idéologie séparatiste. Résultat, le PPA se radicalise et parle d'emblée d'indépendance. Sous l'autorité de Lamine Debaghine, ce parti exprime, dès l'arrivée des Américains, le regret d'avoir manqué une occasion historique en vue de l'indépendance. A partir de là, le PPA n'aura de cesse de revenir sur ce qu'il considère comme une grave erreur. De l'autre côté de l'échiquier algérien, on trouve les «associationnistes» autour de Ferhat Abbas, et les oulémas, le parti religieux, en principe apolitique mais qui va finir par s'investir dans la lutte nationale.

    Darlan, Giraud, de Gaulle... Après l'arrivée des Américains, une inquiétude s'empare au sommet. Quelle est l'attitude des Algériens face à ce désordre qui saisit le pouvoir?
    Le fait de voir les Français s'entre-déchirer, voire s'entre-tuer, achève de discréditer la France et nourrit l'aspiration à l'indépendance. Prenez l'assassinat de Darlan, en décembre 1942. C'est un épisode lamentable qui projette sur le devant de la scène le comte de Paris, lequel vivait en exil au Maroc. A la faveur de la pagaille politique, ce dernier est sollicité pour une restauration monarchique, avec le titre potentiel de «lieutenant général du royaume», par une brochette de politiciens, dont certains avaient même préparé l'arrivée des Américains. Ajoutez à cela la querelle entre Giraud, qui a l'obsession d'être commandant en chef des armées, et de Gaulle, qui n'est même pas informé du débarquement allié et va se rendre à Alger seulement en mai 1943. Quant aux Américains, leur image de libérateurs s'effrite dès lors qu'ils réquisitionnent les plus belles villas et montrent qu'ils ne manquent de rien alors que la faim sévit dans les rues d'Alger.

    Tout de même, de Gaulle va rapidement prendre le dessus...
    Effectivement. Alors que Giraud, imposé à la tête de l'Algérie par les Américains, le reçoit de manière glaciale et exige une réception en catimini, les partisans du Général présents à Alger - notamment Louis Joxe et René Capitant - rassemblent en secret des sympathisants gaullistes. Résultat, de Gaulle fait un triomphe et finit acclamé par la foule. Roosevelt, conscient de la nullité de Giraud, lui envoie Jean Monnet comme éminence grise et lui impose de rétablir la légalité républicaine en échange d'un armement moderne. Giraud s'incline et prononce un discours écrit par Monnet, dans lequel il annonce des mesures démocratiques qui vont immédiatement effrayer les Français d'Algérie. Giraud ne fera pas long feu. Lui succèdent les résistants, fin 1943, qui fondent le CFLN (Comité français de libération nationale). C'est la réapparition des assemblées délibératives, des partis politiques, le retour de leaders venus de France et, surtout, la libération des communistes des camps de concentration du Sud algérien.

    Dans cette période, qui précède de peu la Libération, est-ce que l'Algérie entre en ligne de compte dans les rangs de la France libre?
    Oui, mais pour une seule raison: on a besoin, du point de vue gaulliste, de faire la preuve que la France est encore une grande nation, capable de se relever. Et, notamment, de disposer de nouveau d'une armée puissante. Or les pieds-noirs vont beaucoup contribuer à cette nouvelle armée: les jeunes, en particulier, se sont engagés en masse dans les corps francs d'Afrique, qui vont participer activement à la libération de la Tunisie. La moitié des engagés périront, notamment durant la prise de Bizerte, contre les blindés allemands. Et ce sont eux qui entreront les premiers à Bizerte. Même si les Forces françaises libres, qui s'étaient battues vaillamment en Tripolitaine, en particulier à Bir Hakeim, leur volent la vedette lors du défilé victorieux à Tunis, en mai 1943. L'armée d'Algérie se modernise avec le matériel américain, se gonfle par la mobilisation des jeunes classes des deux communautés; elle saura s'illustrer sur les théâtres italiens.









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