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  1. #1
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    Un colloque sur Frantz Fanon à l’hôtel Royal d’Oran

    Lundi 16 avril 2007 -- Par Brahim Hadj Slimane Frantz Fanon (1925-1961) va faire l’objet d’un colloque qui s’annonce de haute teneur, à l’hôtel Royal d’Oran, mercredi et jeudi prochains. Ce dernier a rouvert ses portes, boulevard de la Soummam, en décembre 2006, complètement transformé suite à des travaux de rénovation qui ont duré plusieurs années.

    Le colloque est organisé par Avempace Institution qui, par la même occasion, met en chantier les activités d’une antenne oranaise initiée par le sociologue Houari Touati, originaire de la ville. Il est soutenu par le concours de l’EHESS de Paris et du CNRPAH d’Alger.

    Le colloque est aussi dédié à la mémoire d’Abdelkader Hagani (1947-2006), psychiatre oranais, figure intellectuelle de son vivant, décédé accidentellement en août 2006. Une dizaine de communications sont au programme ainsi que la projection du film Frantz Fanon : une vie, un combat, une œuvre, du documentariste Cheikh Djemaï.

    Entre témoignages, récits historiques et réflexions, cette rencontre sera rehaussée par la présence de Réda Malek et de l’incontournable historien du mouvement national Mohamed Harbi. Dans l’argumentaire, intéressant déjà en lui-même, ressort l’idée que la pensée de Fanon est encore à découvrir, aussi bien en Algérie qu’en France.

    Dans les deux pays, il est ni inconnu ni connu. En Algérie, il fait l’objet d’une reconnaissance et d’une célébration symboliques. «Tiraillés entre la pensée marxiste et la pensée religieuse, les intellectuels algériens lui ont, pour la plupart, tourné le dos pour des considérations tant théoriques qu’idéologiques», peut-on y lire.

    En France, il a été rejeté aussi bien du champ politique qu’intellectuel parce que, dans le fond, le passé colonial n’a pas été encore digéré. On apprend, par contre, que c’est aux Etats-Unis – où il a «trouvé refuge dans les campus universitaires après avoir nourri dans les ghettos les esprits et les luttes des Afro-Américains pour leurs droits civiques» – qu’il occupe une place de choix, depuis la traduction de Peau noire, masque blanc, en 1966.

    C’est le deuxième colloque qu’abritera l’Algérie. Le premier s’étant tenu à Alger, dans les années 1990. Mais, ce qui n’avait pas été le cas pour le précédent, celui-ci sera suivi d’une publication, promettent les organisateurs.


  2. #2
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    Jeudi 19 Avril 2007 -- «Fanon anticolonial, Fanon post-colonial» est l’intitulé du Colloque international qui, depuis hier, se penche sur la pensée de Fanon. Organisée par le tout nouveau centre de recherche Avempace Institute d’Oran en collaboration avec l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, cette rencontre scientifique permettra, comme le souligne Houari Touati, directeur du centre de recherches d’Oran, d'«interroger l’œuvre fanonienne et de penser les termes dans lesquels il faut appréhender, autrement que de manière contingente, sentimentale et anecdotique, les rapports possibles qu’entretiennent une œuvre intellectuelle et les formes historiques de l’expérience humaine auxquelles elle reste chevillée».

    Militant de la cause nationale, sociologue et psychiatre ayant pris en charge à l’hôpital de Blida (ex-Joinville) les victimes des exactions coloniales, théoricien tiers-mondiste, antiraciste et anticolonial, Frantz Fanon a été l’homme de toutes les causes justes. Une des participantes au colloque d’Oran, Mme Alice Cherki, collègue de travail de Fanon et auteur d’un portrait de l’homme, écrit : «L’itinéraire de Frantz Fanon, né Antillais, mort Algérien, et son témoignage de psychiatre, d’écrivain, de penseur politiquement engagé, reviennent éclairer les désordres et les violences d’aujourd’hui. Fanon est mort à 36 ans, à un âge où souvent une vie d’homme ne fait que commencer. Mais, toutes ses mises en garde aux pays colonisés en voie d’indépendance se sont révélées prophétiques. De même, ses réflexions sur la folie, le racisme et sur un universalisme confisqué par les puissants, à peine audibles en son temps, ne cessent de nous atteindre et de nous concerner.»


  3. #3
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    Dimanche 22 avril 2007 -- C’est en y rencontrant d’anciens acteurs de la vie culturelle et intellectuelle que l’on pouvait toucher du doigt le gouffre qui sépare l’Algérie d’aujourd’hui de celle de cette époque. Quant à remonter à Frantz Fanon, à ses espérances et à ses inquiétudes bien placées, c’était encore plus troublant pour les esprits malmenés par les dérives suivies par l’histoire de ce pays.

    Dans un moment d’émotion et en aparté, Alice Cherki, étonnante de vitalité, faisait cet aveu : «J’espère qu’avant de mourir je verrai l’Algérie changer…». Elle qui a connu de près Fanon (c’est d’ailleurs sa biographe) et tout l’état-major de la révolution algérienne en Tunisie.

    Le colloque a enregistré trois défections, celles de Réda Malek et de Pierre Chaulet, retenus à Alger, et de l’Américain Richard Young. Après l’ouverture du colloque par le sociologue Houari Touati, président de l’institution Avempace et initiateur de ces rencontres, c’est l’historien Mohamed Harbi qui a donné le la de la réflexion sur Fanon.

    Et de quelle manière ! Comme il l’a toujours été : à la fois acteur et observateur du mouvement national, un érudit et un intellectuel libre qui questionne toujours les notions admises et apporte surtout des éclairages nouveaux. Cela avancé sans exagération.

    Dans son intervention sur le thème «Le fanonisme et le sujet de la révolution algérienne», c’est aussi en amont et en aval de la pensée de Fanon qu’il s’est situé. C’est tout un lexique de concepts centraux devenus des évidences dans l’historiographie officielle et repris par une large partie de l’intelligentsia qu’il a démonté («peuple», «paysannerie», «classe ouvrière», «bourgeoisie», «classes sociales») pour réinterpréter la société algérienne durant le colonialisme, et sa recomposition pendant la guerre.

    Harbi a relativisé également l’idée enracinée du peuple unanimement soulevé contre le pouvoir colonial, chiffres à l’appui. Tout en campant le décor et avec subtilité, il a donc livré un regard nuancé sur la réflexion de Fanon sur la révolution algérienne.

    Pour lui, il faut d’abord inscrire Fanon plus largement dans l’espace de l’Afrique, ensuite tenir compte de «l’atmosphère dans laquelle a vécu celui-ci, propice à une idéalisation – à caractère romantique – comme nécessité de survie et raison d’espérer».

    Ce fut ensuite au tour de Claudine Chaulet, anthropologue et militante du FLN, de tracer «l’itinéraire de Frantz Fanon dans la révolution algérienne». Dans son intervention, entre le témoignage sensible et la réflexion, elle a tenu à situer Fanon, avant-tout, en tant que psychiatre innovant (et dérangeant l’establishment hospitalier), à la lumière de la première période de son militantisme, jusqu’à sa démission, son expulsion d’Algérie et son départ pour Tunis où il rejoignit la direction de la Révolution.

    Elle a comparé les deux versants de la trajectoire politique de Fanon ; celui correspondant à l’an V de la révolution algérienne (1959), où ce dernier baigne encore dans l’espoir, et celui où il rédige son fameux texte «testamentaire», à savoir les Damnés de la terre (1961) où s’expriment ses craintes sur l’après-indépendance.

    Texte «écrit dans une espèce de crise, en grande partie contre une dégénérescence possible de l’indépendance» et avec lequel «Fanon a accédé à l’universel», a dit Claudine Chaulet. «C’est un livre à lire à partir de ce qui nous arrive aujourd’hui», a aussi ajouté celle-ci qui a parlé de la langue littéraire de Fanon, «celle d’un orateur, avec de la force, du souffle et de la poésie par moments».

    Enfin, Claudine Chaulet a lu un message de son compagnon Pierre. Sa communication a interpellé les deux autres témoins historiques présents, Alice Cherki et Mohamed Harbi, qui n’ont pas manqué d’intervenir dans le débat. Ce dernier ne s’en est d’ailleurs pas privé durant tout le colloque, avec sa voix légèrement tremblante, apportant ainsi des instants d’éclaircie dans la grisaille de la pensée régnante.

    Manifestement, Harbi a des réserves sur Fanon à qui il reproche, entre autres, «l’absence du social» dans sa réflexion : mais sans méchanceté aucune. L’après-midi, ce fut au tour de Hamit Bozarslan, enseignant chercheur à l’EHESS de Paris, d’intervenir sur le thème «De l’an V de la révolution algérienne aux damnés de la terre».

    Cet intellectuel travaille sur la question hautement préoccupante de la violence. Dans son intervention très fouillée et livrée à un rythme soutenu, il s’est penché sur ces deux moments de l’état d’esprit de Fanon chez lequel il a relevé le constat, «une réification, une déshumanisation du colonisé, liée au mensonge et à l’hypocrisie du colonisateur» qui a généré la révolte violente chez ce révolutionnaire parti des Antilles entre 1951 et 1961, un processus de «radicalisation vers le désespoir, la maladie et un échec perceptible en 1961».

    «Les Damnés de la terre est un livre mélancolique, de désespoir», a-t-il souligné. En gros, Fanon serait passé de la révolte contre la France à celle contre l’Etat algérien embryonnaire. Il aurait abouti à «une impasse» en percevant une oppression (latente) de l’Etat issu de la décolonisation».

    Là aussi, Harbi a pris la parole pour dire, notamment, qu’il y eut plusieurs types de violences durant la guerre : l’une contre le colonisateur, l’autre intercommunautaire et la troisième entre différentes fractions de la rébellion armée pour la prise du pouvoir.

    La première journée a été bouclée par la projection de Fanon : une vie, un combat, une œuvre, 52’ du cinéaste expatrié Cheikh Djemaï. Le lendemain matin, Khaled Ouadah, enseignant en psychiatrie et psychanalyste à Oran, et Alice Cherki, psychiatre, psychanalyste et écrivain, venue de Paris ont présenté des communications.

    Ce fut donc une matinée consacrée à la psychiatrie où cette dimension de Fanon a été abordée. Le premier a commencé par rendre un hommage appuyé à son confrère et ami Abdelkader Hagani, disparu l’été dernier, avec lequel il avait initié, à Oran, le premier colloque franco-maghrébin de psychanalyse, en 1990.

    C’est-à-dire lorsque cette science était encore frappée du doute – et elle l’est toujours –, dans les milieux de la psychiatrie maghrébine. Il a parlé avec des digressions, des silences et des jaillissements. Il a abondamment cité Edouard Saïd, penseur palestinien, lui aussi disparu.

    Par exemple, avec cette réflexion : «Fanon reste l’héritier le plus controversé de Freud.» Il a tenu à rappeler que c’est par l’exercice de la psychiatrie sur les sujets colonisés que Fanon a commencé à élaborer sa pensée politique et à affûter les armes de sa révolte et de son engagement politique.

    Alice Cherki s’est enfin exprimée sur Fanon, à partir de sa biographie sur le personnage, tout en dégageant l’aura discrète d’une ancienne compagne de lutte de Fanon. Parmi ses propos, on cite ces extraits : «Il (Fanon) se méfiait des impasses nationalistes et des replis identitaires… Sa courte vie fut scandée par le contexte du milieu du XXe siècle, d’où ses interrogations… Dans le monde francophone, Fanon a été mis assez rapidement sur la touche», et autres… .

    Elle a émis des réserves sur ce qu’elle a appelé, dans les pays anglo-saxons, «l’appropriation parcellaire de la pensée de Fanon». Faisant référence au mouvement des Afro-Américains des années 1960, aux Etats-Unis où l’on a même fait circuler un Petit livre noir, à partir de Fanon.

    Elle a également rejeté la classification de celui-ci comme un «ethnopsychiatre». Elle a encore fait savoir que Fanon, tout en prenant connaissance de Marx, n’avait jamais été dans aucun parti communiste, «parce qu’il ne pouvait pas adhérer au marxisme officiel de l’époque».

    En résumé, «il œuvrait, à partir de sa petite différence, pour un nouvel universalisme». Après un débat, le colloque a été clôturé en fin de matinée par Mohamed Moulfi, enseignant chercheur en philosophe, à l’université d’Oran. Il ressort au moins une chose de ces deux jours : Frantz Fanon reste à lire ou a relire.

    Son parcours atypique et son œuvre méritent encore d’être revisités et livrés aux générations actuelles.


  4. #4
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    Jeudi 26 Avril 2007 -- «Je sais qu’il était militant de la cause nationale et qu’un lycée algérois porte son nom. Pour le reste, je reconnais que je n’en sais pas plus !» L’aveu d’ignorance a été recueilli auprès d’un certain nombre d’Oranais de tous âges, alors qu’un colloque sur Frantz Fanon se tenait à l’hôtel Royal. Deux jours pendant lesquels des compagnons du militant de la cause nationale et des intellectuels algériens et français se sont replongés dans la brève mais déterminante vie de Frantz Fanon, la lutte algérienne pour l’indépendance, en l’absence très remarquée des anciens moudjahidine et des autorités locales totalement accaparées par le rendez-vous électoral de mai.

    L’Algérie reconnaît si peu et si rarement les siens… Dans leurs contributions, lors de ce colloque organisé par Avenpace Institution, l’historien Mohamed Harbi, Alice Cherki, psychanalyste et auteur de la biographie de référence de Frantz Fanon, Claudine Chaulet ou encore Hamit Bozarslan…, ont disséqué «la pensée fanonienne» à travers ses études en psychanalyse, son travail à l’hôpital psychiatrique de Blida (Joinville à l’époque) où il avait eu à constater les effets de la colonisation sur les malades, puis dans les rangs de l’ALN qu’il a rejoints en 1956 au mépris de sa vie mais en conformité avec ses convictions, ses influences (Aimé Césaire, Omar Ousseddik, Lumumba ou encore l’avocat et militant de la cause algérienne, Maurice Manville) mais aussi et surtout l’intemporalité de ses livres, notamment les Damnés de la Terre qu’il a écrit en 1961: «C’est un livre à valeur universelle qu’il a écrit en se sachant mourant», a estimé l’un des participants au colloque. «Franz Fanon avait transcendé sa situation pour s’intéresser, pour s’adresser à tous les colonisés…»

    Les participants au colloque ont également établi, entre autres, que Frantz Fanon avait, au crépuscule de sa vie (déjà!) mis en garde contre les dégénérescences possibles post-indépendance. Les décennies qui ont suivi donneront malheureusement raison à l’auteur des Damnés de la Terre et de Peaux noires, masques blancs puisque, au lendemain de leur indépendance, tous les pays africains ont connu des régimes de dictature : «Frantz Fanon avait averti, constaté que les pays nouvellement indépendants confondaient l’Etat avec l’organisation dans laquelle ils évoluaient.» Il reste que tous les participants au colloque ont regretté le fait que l’œuvre de Fanon soit devenue une figure emblématique de la vie intellectuelle dans des pays comme les Etats-Unis (où les Damnés de la Terre a fortement influencé le mouvement américain des Blacks panthers) et la Grande-Bretagne pendant qu’en France l’œuvre fanonienne embarrasse et que l’Algérie se contente juste de la célébrer de manière «froidement officielle».


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