On aura compris que pour Si Ahmed, la pratique du Diwan est une certaine raison de vivre. Si Ahmed, enseignant d’arabe dans un CEM de quartier populaire, s’apprête, à 55 ans, à prendre sa retraite. Le Diwan, il y est entré à l’âge de 6 ans, à Oujda où il est né et a grandi aux côtés de son père, originaire de Kenadza, près de Béchar.

C’est à Oujda que son père, ouvrier dans les chemins de fer français, fonda une famille, après avoir été muté dans cette ville marocaine. Si Ahmed, écolier, accompagnait son frère aîné dans les leilate (soirées) hebdomadaires du Diwan qui commençaient vers 17 heures, avec le sacrifice d’un mouton et finissaient à l’aube.

Le lendemain matin, il dormait sur le banc de l’école. Depuis, les leilate se sont succédé à Oujda puis à Oran où la famille est venue s’établir au milieu des années 1970. Dans cet univers, à l’origine complexe et codifié du Diwan, Si Ahmed a trouvé sa place dans le Koyo, une succession de danses rituelles dirigées par un Koyobongo.

Mais aujourd’hui, les leilate se font rares et ça rend triste Si Ahmed qui se sent comme un poisson hors de l’eau. En Algérie, c’est surtout à l’Ouest que la pratique du Diwan est répandue, dans quasiment toutes les villes. Quoique très populaire, essentiellement dans les communautés noires, elle est toujours restée marginale.

Sauf dans ces manifestations de surface, ouvertes au large public, comme les orchestres de procession. Très peu étudié et quasiment pas médiatisé, le Diwan algérien garde encore tout son mystère ; on connaît très peu de chose sur son origine et son cheminement historique.

On sait bien qu’il est lié à l’Afrique noire ; on le fait remonter à l’époque de la pratique de l’esclavage, sans maîtriser les étapes de son évolution. Le lien avec l’ancien Soudan est attesté par des expressions en bambara et en haoussa, dans les chants.

Dans les séances, certains bordjs, pièces chantées seulement devant les initiés, seraient entièrement dites dans ces langues. Il y aurait plus de 500 bordjs, transmis oralement et donc voués à la disparition progressive avec la disparition des aînés dans les villes du Nord, comme à Oran.

Si Ahmed, lui-même, en connaît quelques-uns. Plus versé dans le rituel et le jeu de crotales, il touche bien au guimber, mais il n’en est pas le dépositaire. Celui-ci, c’est ce qu’on appelle le maâlem. A l’instar des Bouri à Saint-Eugène, dans la plupart des quartiers d’Oran, on trouvait ce qu’on appelle des mhell ou beït mhell, à l’intérieur de maisons de particuliers.

Ce sont des pièces exclusivement réservées aux séances du Diwan et tenues par le moqaddem, le gérant et le chef spirituel des cérémonies. Dans ces pièces étaient soigneusement gardés les instruments de musique, les étoffes et encens utilisés lors des soirées.

Ces pièces, séparées du reste de la maison, étaient ouvertes tout le long de l’année, accueillant n’importe quel adepte ou hôte de passage qui y trouvait le gîte et le couvert. Combien en reste-t-il ? Probablement quelques-unes. Les moqaddem eux-mêmes s’éteignent un à un sans que la relève reprenne le flambeau.

Mais d’ou vient le Diwan algérien, outre les origines lointaines qu’on lui attribue ? Bien que les waâdate du Diwan se déroulent autour de mausolées de marabouts, ce courant religieux n’est pas constitué en confrérie proprement dite tels les Aïssaoua ou les Derkaoua, qui ont aussi des cérémonies et des rites.

Mais lorsqu’on observe les pratiques des adeptes du Diwan, leur caractère ethnique et leur répertoire de chants mystiques, le rapprochement avec la confrérie marocaine des Gnaoua est évident. Ce qui ne veut pas dire forcément que le Diwan algérien trouve ses racines au Maroc.

L’itinéraire historique de cet héritage reste donc à découvrir. Mais ce qui semble évident c’est qu’à la différence du Maroc où la confrérie des Gnaoua, bien plus étudiée et mise en lumière, en Algérie, on sait peu de chose à ce sujet, pour des raisons multiples.

Notamment du fait que l’islam mystique, confrérique en général, a été l’objet d’une dévalorisation, d’une marginalisation et d’une relative censure, aussi bien à l’époque coloniale qu’après l’indépendance. Depuis 1962, il a été pris entre deux feux, d’une part, celui des divers courants islamistes, y compris à l’intérieur des cercles dirigeants, et d’autre part, celui des cercles marxisants.

Dans le meilleur des cas, il a été réduit à l’état de folklore populaire, vidé de sa charge spirituelle et de son rôle social.