Sept ans après la signature de son livre-témoignage :
Le général Paul Aussaresses livre ses ultimes révélations
par Farid Manceur
Paris, Mercredi 16 Avril 2008 -- Il ne regrette rien. La question a beau lui être posée et reposée, le général Paul Aussaresses persiste et signe. L’homme, dont le témoignage, Services spéciaux Algérie 1955-1957 : Mon témoignage sur la torture, avait ramené au devant de la scène la page de la torture en Algérie, s’en tient à sa ligne de défense. Si c’était à refaire, il rejouerait la même partie. Convaincu de sacrifier à son «devoir» de soldat.
Au soir d’une vie – il est à la veille de sa 90e année – l’ancien officier des renseignements livre ses ultimes confessions sur son parcours personnel. Une trajectoire longue de 60 ans, partagée entre une page glorieuse – celle de la résistance aux nazis – et la séquence sanglante de Skikda et de la bataille d’Alger.
Dans Je n’ai pas tout dit, un livre-entretien qui sort cette semaine à Paris, il dit, sans détours, assumer l’ensemble des coups tordus qui ont jalonné sa carrière. Cette affirmation sans états d’âme se décline d’emblée, dès les toutes premières réponses.
Question de l’un des deux journalistes qui, des semaines durant, l’ont soumis à l’exercice mémoriel : Mais n’y a-t-il pas eu un Aussaresses idéaliste qui se voulait un «chevalier blanc» (ndlr : résistance), puis un Aussaresses qui doit renoncer à ses idées et faire «le sale boulot» ?
Réponse du tac au tac du général déchu de la Légion d’honneur : «Je n’ai jamais eu l’illusion d’être un chevalier blanc comme certains de mes camarades, surtout les Saint-Cyriens. Il n’y pas eu de bien et de mal dans la guerre. Il n’y a que le sentiment du devoir.»
Question de relance : Mais, quand même il y a eu des moments à Alger, par exemple, où… Pour toute réponse, l’ex-patron du 11e choc, le bras armé de l’ex-SDECE (service d’espionnage français), surprend son interlocuteur par une singulière récitation.
Seigneur ayez pitié de nous
Et de notre âme desséchée
Nous sommes si privés d’espoir
La paix est toujours si lointaine
Que parfois nous savons à peine
Où se trouve notre devoir.
Eclairez-nous dans ce marasme
L’angoisse des cœurs harassés
Mais aux morts, qui ont tous été
Couchés dans la glaise et le sable
Donnez le repos ineffable,
Seigneur ! ils l’ont bien mérité.
Fidèle à l’attitude qui a été la sienne tout au long de la polémique provoquée par son premier livre-témoignage, le général Paul Aussaresses renvoie d’un trait de main tout sentiment de regret. Quitte à le répéter à chaque instant, il assure n’avoir «jamais regretté» les propos tenus dans Services spéciaux Algérie 1955-1957 : Mon témoignage sur la torture. Qu’il s’agisse des détails horribles sur l’usage de la torture ou de la série d’assassinats et de liquidations sommaires dont il a été l’auteur ou le témoin.
S’il persiste dans cet état d’âme, c’est, argue-t-il, «parce que je n’ai fait qu’obéir à mes supérieurs qui, eux-mêmes, ne faisaient qu’appliquer les instructions du pouvoir politique. C’était particulièrement le cas pendant la bataille d’Alger». L’officier décrit dans l’un des quatre tomes d’Yves Courrière sous le pseudonyme du «commandant O» lève le voile sur une discussion qu’il aurait eue avec son chef hiérarchique, le général Massu, patron de la 10e DP (division parachutiste), à la veille de la bataille d’Alger.
«Justement, cette question de l’obéissance, je l’ai posée à Massu lorsqu’il m’a fait venir, au début de la bataille d’Alger. Massu m’a dit que je travaillerai avec lui, comme je l’avais fait à Philippeville (ndlr, Skikda). Je n’étais pas du tout volontaire pour ce genre de mission. D’avance, cela ne me plaisait guère. Je lui ai dit : Mon général, permettez-moi de vous poser une question… Est-ce que je peux demander s’il y a des ordres auxquels on peut désobéir ? Si c’était le cas, je désobéirais à celui que vous me donnez.
Paul Aussaresses fait remarquer que le général Massu n’a pas répondu à sa question. «Il m’a simplement ordonné de faire ce que j’avais à faire (…) Dans l’organigramme de l’état-major installé à la préfecture d’Alger, je deviens donc l’agent de liaison du général Massu, chargé de tout ce qui concerne la police et la justice. Trinquier (ndlr : le colonel), lui, supervise le contrôle de la population civile. En privé, Massu m’ordonne de faire ce que j’ai fait à Philippeville.»
A l’ordre du patron de la 10e DP, Paul Aussaresses oppose deux conditions. «La première, c’est que je ne serai en aucun cas le subordonné de Trinquier. La seconde, c’est que, puisque j’allais être chargé du sale boulot qui emm… tout le monde, qu’on me laisse faire la même chose qu’à Philippeville et qu’on ne vienne pas me chercher des poux sur la façon dont j’obtenais des renseignements. Massu a accepté d’un grognement. C’était sa façon habituelle de parler. Je n’avais plus qu’à me constituer une équipe.»
L’heure de l’usage de «la question» à grande échelle a sonné.
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16th April 2008 22:11 #1
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Le général Paul Aussaresses livre ses ultimes révélations
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17th May 2008 17:57 #2
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Samedi 17 Mai 2008 -- L’ancien barbouze a fait cette révélation en publiant son second livre sur la guerre d’Algérie Je n’ai pas tout dit. A une question posée par l’animateur de l’émission pour savoir s’il était vraiment derrière l’assassinat du chef historique, il répondit clairement et sans faux-fuyants : «Je suis obligé de vous répondre. Et bien, ce sont les circonstances qui m’ont amené à ça !» S’il reconnaît officiellement avoir reçu les ordres de sa hiérarchie, en l’occurrence François Mitterrand, le ministre de la Justice de l’époque et par la suite président de la République française le général français a ajouté que ce dernier lui avait dit de «maquiller le meurtre en suicide».
A titre de rappel, la France officielle a toujours refusé de reconnaître le meurtre de Larbi Ben M’hidi. Déjà, dans un ouvrage publié au début de mai 2001 et intitulé Services spéciaux, Algérie 1955-1957 (Editions Perrin), le général Paul Aussaresses, 83 ans, coordinateur des services du renseignement de l’armée à Alger en 1957 auprès du général Massu, revendique, sans remords, les tortures, les exécutions sommaires de «suspects», parfois maquillées en suicides, et le massacre de civils auxquels il a participé ou qu’il a ordonnés : «Tout ce que j’ai fait était conforme à la déontologie de tout militaire dans les conditions de guerre.» Selon lui, l’utilisation de la torture «était tolérée, sinon recommandée» par le pouvoir politique.
Il affirme avoir agi avec l’aval des politiques, notamment le juge Jean Bérard qu’il qualifie d’»émissaire» du garde des Sceaux de l’époque, François Mitterrand. Il a indiqué que la torture, «pratiquée couramment par la police à Philippeville», au moment de son arrivée sur le territoire algérien, était systématique pendant la bataille d’Alger en 1957. Son commando torturait et tuait à Alger durant la nuit : «C’est efficace la torture, la majorité des gens craquent et parlent. Ensuite, la plupart du temps, on les achevait (…) Est-ce que ça m’a posé des problèmes de conscience ? Je dois dire que non.»
Le martyr Larbi Ben M’hidi naquit en 1923 dans le douar El-Kouahi, aux environs d’Aïn M’lila. Cadet d’une famille composée de trois filles et deux garçons, il débuta ses études à l’école primaire française de son village natal. Larbi Ben M’hidi joua un rôle très important dans les préparatifs de la révolution armée et œuvra à convaincre tout le monde d’y participer. Il prononça une célèbre phrase : «Jetez la révolution dans la rue et elle sera prise en charge par le peuple.» Il était le premier chef de la zone V (Oran).
Le martyr figure parmi ceux qui œuvrèrent avec sérieux à la tenue du congrès de la Soummam aux côtés d’Abane Ramdane, le 20 août 1956. Il a été ensuite désigné membre du Comité de coordination et d’exécution de la révolution algérienne (haut commandement de la révolution). Il dirigea la fameuse bataille d’Alger au début de l’année 1956 et à la fin de l’année 1957 jusqu’à son arrestation à la fin du mois de février 1957. Il mourut sous la torture au cours de la nuit du 3 au 4 mars 1957 dans les locaux de la police française, après avoir donné une leçon d’héroïsme et d’endurance à ses bourreaux.
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17th May 2008 18:04 #3
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Nordine Mzalla :
Samedi 17 Mai 2008 -- J’ai vu cet homme avec son œil couvert d’un bandeau à la manière des corsaires des siècles passés, pour effrayer, quand il aurait pu porter une prothèse oculaire discrète. Aussaresses se complaît donc dans ce personnage de monstre permanent. Invité moitié sourd moitié maniaque, face à un animateur de télévision peut-être plus soucieux de l’audimat que de la répulsion que peut produire ce genre de grand criminel en liberté chez le spectateur. Caricature du monstre.
Puis le débat a écrasé l’image du tortionnaire, faisant de lui un témoin courageux et gênant pour la République française, malgré les tentatives de l’historien trop modéré, Roger Faligot, de relativiser l’intérêt des révélations du chargé diligent des sales besognes de l’armée française. Mais grâce à Me Vergès, l’ami éternel de l’Algérie et des opprimés, la question de la responsabilité de l’assassinat du prisonnier politique, feu Larbi Ben Mhidi, imputée à François Mitterrand, ex-président français alors ministre de la Justice, a été posée clairement au tortionnaire. Aussaresses le confirme.
Pourtant le général avait reçu la Légion d’honneur que l’Etat français lui a finalement retirée, parce que l’homme des services spéciaux, incarnant cette France qui veut écraser les indépendantistes algériens, s’est fait balance, délateur. Il n’a pas su mourir sans finir par parler, contrairement à tous ces braves moudjahidine qui ont péri sous ses sévices dans un silence héroïque, ne dénonçant jamais leurs frères de lutte. C’est la différence entre ceux qui se battent par goût pour le sang et ceux contraints de résister pour la liberté, la justice. Ben Mhidi a été assassiné sous l’ordre de Mitterrand condamné post mortem surtout pour son amitié avec un ex-notable de la France vichyste, un certain Bousquet impliqué dans la déportation d’enfants juifs vers des camps de la mort. Mitterrand n’est pas assez décrit comme ce garde des Sceaux qui a commandé l’exécution extrajudiciaire d’un résistant algérien, en exigeant qu’elle soit maquillée en suicide.
Les révélations d’Aussaresses mettent à mal une République française officielle qui essayait récemment de faire croire à des bienfaits de la colonisation, une république qui se refuse à demander des excuses pour les atrocités qu’elle a commises en Algérie. Voilà pourquoi, pour emprunter l’expression de Boris Vian, parmi ces Français qui se démarquent de la méchanceté de leur époque, il faudra peut-être qu’on aille cracher sur les tombes de ces Aussaresses, de leurs supérieurs… pour qu’enfin Larbi Ben Mhidi et tous les autres martyrs de la Révolution reposent en paix.
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18th May 2008 21:06 #4
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20th May 2008 22:33 #5
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...« Nous avons conduit le prisonnier sous bonne escorte – nous craignions que le FLN n’organise une évasion – dans une ferme isolée. Là, dans une pièce à l’écart de l’habitation, mes hommes ont accroché une corde à un tuyau et placé un tabouret dessous. L’un d’eux a même testé le gibet pour mesurer la résistance du tuyau. Il était solide. Vers minuit, Ben M’hidi est entré dans la pièce. Il a repoussé le parachutiste qui voulait lui mettre un bandeau sur les yeux en disant qu’il était un soldat. Le para lui a répondu que c’était un ordre. La voix ferme, Ben M’hidi a répliqué : ‘’Je sais ce qu’est un ordre. Je suis moi-même colonel de l’ALN.’’ Ce sont ses dernières paroles. »...
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29th May 2008 02:48 #6
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Mohamed Bouhamidi :
Jeudi 22 Mai 2008 -- Mille lectures sont possibles de cet entretien mené par Jean-Charles Deniau et Madeleine Sultan avec le général Aussaresses et la tentation d’y chercher la satisfaction d’un amateur des guerres de l’ombre n’est pas la meilleure des clés. Pourtant, pour les Algériens, le titre aguicheur Je n’ai pas tout dit ne tiendra pas toutes ses promesses. Le général continue dans ce livre à ne pas tout dire et, s’il disculpe Charbonnier du meurtre de Maurice Audin, il ne dit qui à qui appartenait la ou les mains qui ont achevé le militant algérien sous la torture, à considérer encore que les chefs politiques ou militaires qui ont monté cette stratégie de la guerre contre notre peuple ne portent pas tout autant que le criminel factuel la responsabilité du crime.
De tous les crimes. Mais, enfin, mettre un nom sur le bourreau relève aussi du travail de vérité et il reste nécessaire de la faire pour démonter tout à fait la mécanique meurtrière de la guerre coloniale et en instruire un procès étayé par les faits, par les preuves et par la désignation précise des acteurs. Mais dans un mouvement de rébellion contre des hypocrisies qui le renvoient dans un rôle de repoussoir et blanchissent les politiques qui ont manigancé, planifié et ordonné les meurtres, Austrasiens désigne celui qui a ordonné le crime de Ben M’hidi, prisonnier de guerre, de surcroît chef de l’organisation politique et militaire de la guerre de libération. Nous nous doutions que Mitterrand avait donné l’ordre de «liquider» Ben M’hidi. Nous avons, maintenant, le témoignage de l’exécuteur de la basse œuvre sur les faits, les complicités et les futurs mensonges qu’entretiendront des généraux honorés par leur République, décorés pour ces «faits» de guerre, élevés à la dignité de la Légion d’honneur.
Et apparemment Aussaresses n’a pas digéré la décision qui lui a retiré cette suprême distinction gagnée sur le terrain des opérations contre les paysans indochinois ou algériens. Il rendra aux «politiciens» la monnaie de leur pièce et, image dégradante pour image dégradante qu’ils lui ont construite, il leur dit leur vérité en disant la sienne : celle d’un tortionnaire convaincu de la mission que lui ont confiée et tracée les civils et, service de la France pour service de la France, il rappelle à tous que tous savaient de quoi il retournait dans la bataille d’Alger : la violation des conventions de Genève et du droit français, la répression de masse, la torture généralisée sur les prisonniers, parfois le viol des prisonnières, les exécutions sommaires, la terreur comme mode de dissuasion, les charniers clandestins, etc.
Jean-Charles Deniau et Madeleine Sultan ont sous les mains un matériau rare : le psychique d’un tortionnaire, d’un tueur qui a agi en toute bonne conscience et qui la conserve des décennies après. Il n’a pas l’ombre d’un remords, pas le moindre doute sur la «grandeur morale de ses missions», pas la moindre interrogation sur leur nécessité ; bref, il a accompli son devoir au service de la France ! Que peut-on lui reprocher ? Bien sûr, il avait promis à l’un ou à l’autre de «fermer sa gueule», Massu lui a bien demandé de ne pas suivre Florence Beaugé dans les aveux qu’elle lui arrachait. Mais enfin ! Aussaresses se venge presque. A la fin du livre, il signe une lettre significative, très significative dont les extraits suivants peuvent donner une idée :
C’est clair ! Aussaresses a une certaine idée de l’histoire et de qui la fait. Et, apparemment, pour lui, les acteurs décisifs ne sont pas les politiciens, bien qu’il ne nie pas leur utilité, mais les militaires. Cette notion de l’histoire qui se fait par la violence est infiniment plus proche de la vérité que tous les discours alambiqués et ampoulés sur la démocratie, la liberté, les droits de l’Homme, les valeurs, etc. Pis, on sent bien que, dans son discours, les politiciens et leurs discours sont «une couverture» comme aurait dit un agent des services spéciaux auxquels appartenait Aussaresses. Il restera dans la tête du lecteur attentif bien des questions sans réponse sur la bataille d’Alger, qui ne relèvent pas de l’histoire mais d’un autre domaine ou alors relèverait d’un créneau à inventer à l’intérieur de cette discipline.«[…] Je sais que, dans peu de temps, il n’y aura plus personne pour contrer ceux qui veulent maintenir fermé le couvercle de l’histoire. Je ne voudrais pas que les hypocrites qui m’ont enlevé la Légion d’honneur, distinction que, moi, j’ai acquise au combat, puissent continuer à nier l’histoire de France, avec ses réalités dures à dire et à entendre. Après moi, il ne restera plus grand monde pour parler […] J’ai été critiqué, vilipendé, traîné dans la boue pour avoir dit ce qu’il ne fallait pas dire. J’ai révélé des secrets, c’est vrai. Je n’étais pas seul à les connaître, ils étaient scellés dans la mémoire de quelques militaires et hommes politiques encore vivants à l’époque. Comme me l’a écrit le général Massu, toute vérité n’est pas bonne à dire. Si, quand bien même, un téméraire essayait de le faire, une cabale serait montée contre lui, on crierait au loup et il rentrerait bien vite dans le rang. Pour une fois, et à mon âge, je n’ai pas besoin de ‘‘rentrer dans le rang’’. Je pense sincèrement qu’après avoir ouvert une brèche en 2001, en désobéissant peut-être pour la première fois de la vie, j’ai acquis le droit de compléter, dans ce livre, mon témoignage…»
Comment Aussaresses et tant d’autres avant lui, avec lui et certainement après lui peuvent considérer comme glorieux de combattre par ces moyens de la torture, de la terreur, des femmes et des hommes infiniment moins armés qu’eux ? Mais qu’avait Ben M’hidi à sa disposition pour combattre ? Quelques pistolets, quelques Mat-49, quelques couffins et quelques bombes artisanales et des militants sans préparation militaire ! La France coloniale disposait d’avions, de navires de guerre, de tanks et de chars, de canons, de troupes bien formées et de troupes d’élite. A évaluer la population de la Casbah face au contingent, aux territoriaux, à la police et aux paras, vous trouverez un rapport d’un soldat pour dix habitants sans armes. Otez les vieillards et les enfants et vous aurez un taux d’encadrement inédit dans l’histoire des guerres et avec cela Aussaresses, Massu, Bigeard et la France coloniale prennent pour de hauts faits d’armes la guerre faite à des résistants quasiment désarmés.
De quel côté est le courage, de quel côté est la grandeur, à qui devrait aller l’admiration et le respect, qui mérite les honneurs et cette question se pose pour toutes les luttes, celles d’aujourd’hui aussi quand on regarde le traitement de l’information sur la question palestinienne qui transforme en exploit guerrier des bombardements aériens sur des civils ou des destructions de maisons et d’oliviers par des colonnes de chars. Bien sûr, le général Aussaresses manipule des notions de ce genre dans l’abstrait d’une guerre refaite dans sa tête. Et dont il a oublié, mais complètement, qu’il l’a perdue en fin de compte et qu’entre lui et Ben M’hidi il n’y a pas photo. De vrais guerriers auraient reconnu la valeur morale d’un peuple monté à l’assaut avec presque rien dans les mains...
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29th May 2008 02:50 #7
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continued.....
L’autre question qui peut tarauder un esprit normalement constitué reste de savoir comment on peut torturer des êtres humains, comment on peut infliger de telles souffrances et de telles cruautés à des peuple entiers avec une si bonne conscience. Parce que le bourreau et parce que le peuple dominant ne les tiennent pas pour des humains. Nous sommes des bicots, des nègres, des «y’a bon Banania», des citrons, des indios et souvent tout cela à la fois comme l’écrivait une poétesse noire américaine tournant en dérision un raciste qui insultait un nègre en le traitant de «nègre jaune». Car Aussaresses n’arrêtera pas ses exploits aux ex-colonies françaises, Indochine et Algérie. Il devient une sorte de missionnaire de la torture, un pape de l’interrogatoire, une référence du renseignement. Non seulement il ne ressent aucune émotion à avoir exercé ces sévices extrêmes, il va les enseigner. Et de bon cœur.
A fort Bragg aux Etats-Unis, à l’élite militaire du champion de la démocratie, de la liberté et des droits de l’Homme. Ne sont admis à ces cours que des officiers triés sur le volet, des officiers des corps d’élite, parmi lesquels des Latino-américains. Aussaresses raconte cet épisode américain comme une sorte de reconnaissance morale de sa méthode. Il est aux Etats-Unis en mission et il enseigne comme quelqu’un qui en avait la vocation. En tout cas, quelqu’un qui a la conviction de participer à la défense du monde libre. Aussaresses a des convictions. Il se bat pour le monde libre et contre les communistes et ce combat justifie tous les moyens. Il nous dirait presque qu’on ne fait pas ce genre de guerre avec des mauviettes.
Les Américains en tireront d’«utiles leçons» pour le Vietnam qui ne leur feront quand même pas gagner la guerre. Mais ils en feront faire un bon usage pour les officiers latinos qu’ils ramènent à fort Bragg. Ils exécuteront le plan Condor qui consiste à perpétrer une série de coups d’Etat en Amérique latine pour installer des dictatures sanguinaires. Jean-Charles Deniau et Madeleine Sultan font remarquer à Aussaresses que ces officiers allaient torturer leurs propres concitoyens. La remarque le laisse froid. Il était urgent dès ces années soixante de faire barrage au communisme.
Le bilan est effroyable : 20 000 exécutions de syndicalistes, de paysans, d’indiens rescapés de la conquête, de travailleurs sociaux. Mais aussi de nonnes américaines violées puis tuées, de nonnes européennes. Mais aussi d’hommes d’Eglise, de prêtres jusqu’à l’assassinat de monseigneur Romero, cet «évêque des pauvres» comme on le désignait ou «évêque rouge» comme l’appelait la junte salvadorienne. Somaza, Pinochet, Arbenz, Banzer sont quelques noms qui vous glacent d’effroi par leurs crimes. Et tous les officiers formés par Aussaresses vont être en première ligne de ce «combat» contre les «communistes». Beaucoup de ses élèves deviendront des chefs militaires, des responsables des services spéciaux, des leaders des escadrons de la mort et même chefs d’Etat. Est-ce que cet effroyable carnage le dérange ?
Pas du tout ! Il admet et il justifie. Toujours la même rengaine, il fallait se placer dans ce contexte de montée du communisme et il fallait contrer les communistes et sauver le monde libre ! Les nonnes américaines violées, les prêtres assassinés, les Indiens en quête d’un bout de terre pour survivre avaient des liens cachés avec Marx et Lénine. Il s’agit en clair et en résumé d’une guerre planétaire contre les pauvres. La guerre des riches contre les pauvres avec les moyens des riches et avec leur science de la parole et de la domination des terres et des cerveaux. On se rend compte, et c’est une bonne raison pour mettre le livre sous les yeux de nos politiciens, combien derrière les paroles mielleuses des puissances occidentales se cache l’implacable et l’impitoyable violence de l’impérialisme.
Dans les marges de ce travail du renseignement, Aussaresses nous découvre les multiples et multiformes actions de subversion. Coups fourrés, utilisation de mercenaires, créations de centres de subversion, corruption des hommes, beaucoup de corruption, étude et utilisation de tous les facteurs de tensions et de conflits internes. Mais par-dessus tout, création de liens amicaux avec les militaires en vue de les amener à partager, contre avantages multiples, les points de vue américains, français, etc. Du coup, vous avez froid dans le dos quand vous apprenez qu’on offre des formations à nos soldats. Et puisque Aussaresses est français, il nous dévoile quelques-unes des actions de subversion de pays africains où le meurtre par balle, par poison ou par divers procédés dont quelques-uns sont indétectables tient une bonne place. Il ne s’agit vraiment pas de mythes et Elf a bien mené des actions de subversion, soudoyé des présidents, fomentés des coups d’Etat, corrompu à tout va.
Du coup, Aussaresses découvre l’autre face de la politique impérialiste, la face cachée mais décisive : la sienne. Vraiment, Castro, Chavez, Morales, Ortega, la résistance libanaise n’inventent rien quand ils parlent des actions souterraines des services spéciaux et de leur manque absolu de scrupule. C’est le monde du crime par excellence dont les diplomates viennent cueillir les fruits pourris. Aussaresses a bien rendu la monnaie de leur pièce aux politiciens. Il estimait mériter les honneurs qu’ils se réservent. D’un certain point de vue, tant mieux pour nous et tant pis pour ceux qui ont oublié que la vérité algérienne de Mitterrand, c’est Aussaresses qui reste l’essentiel de la vérité politique de domination qu’on nous enrobe dans les discours sur l’homme sans nous dire qui appartient à cette espèce et pour aujourd’hui si les Palestiniens sont éligibles.







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