Nous sommes en juillet 1936. Dans un petit local, situé à la rue Saluste, dans la Basse Casbah, deux hommes parlent sports. Ils évoquent la création d’une association sportive exclusivement musulmane et au sein de laquelle ne figurerait aucun Européen. Ces deux hommes sont Omar Aïchoun et Mustapha Kaoui. Ils gèrent un petit négoce de sacs en jute (un commerce relativement rentable à l’époque), qui leur a permis de quitter définitivement le milieu marginal vers lequel la misère poussait moult jeunes de la Casbah. C’est aussi l’époque où bouillonnait l’activité politique. Le mouvement national, mené par l’Etoile nord-africaine de l’émir Khaled, petit-fils de l’émir Abdelkader, semble s’essouffler, alors que pointe à l’horizon la création du Parti du peuple algérien (PPA), père spirituel du FLN.

Aïchoun et Kaoui, qui se sont «rangés», sont gagnés par l’effervescence qui s’est emparée de toute la Casbah, particulièrement le quartier du 2e arrondissement, là où se trouve le mausolée de Sidi Abderahmane, le saint de la ville d’Alger. Ils fréquentent les militants du mouvement national, nombreux dans ce quartier et qui sont parmi les plus déterminés. Ils ont entendu parler de la nécessité de créer des clubs sportifs, cadre idéal pour sortir la jeunesse algérienne des fléaux qui la guettent. Et l’idée séduit. Il faut reconnaître que le mouvement national est de plus en plus aguerri. Et à Alger, la jeunesse, dans une large proportion, adhère plus facilement aux mots d’ordre patriotiques. L’un de ces mots d’ordre est la création d’associations sportives. Durant toute l’année 1936, les deux hommes vont multiplier les contacts, aidés par Arezki Meddad, père de la chahida Ourida Meddad qui fut défenestrée par les paras français à l’école Sarrouy, en 1957. Leur choix se porte sur Ali Lahmar, dit Ali Zaïd, chahid de la guerre de libération, ainsi que sur Sid Ahmed Kemmat. Ces hommes constitueront le premier bureau de l’USMA.

L’USMA fait des «petits»

L’option USMA ayant réussi, le PPA renouvelle l’opération. Et ainsi, naquirent un peu partout des «Union sportive musulmane», des «Espérance sportive musulmane», des «Jeunesse sportive musulmane», des «Widad» et des «Croissant club». Ils étaient partout, ces clubs qui furent des écoles du nationalisme et du patriotisme. Si à l’USMA, plus qu’ailleurs, le mouvement national joue un rôle important, cela tient du fait que parmi ses sympathisants se trouvaient des membres du comité central du PPA et de son successeur le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), qui donnera au FLN tous ses cadres de Novembre 1954. Faut-il rappeler le nom de Mohamed Taleb, qui fut le responsable hiérarchique de Mohamed Boudiaf, Ahmed Ben Bella ou Hocine Aït Ahmed. Taleb faisait partie de ces «self made man» (autodidacte), mais au quotient d’intelligence nettement au-dessus de la moyenne. S’il n’était pas mort prématurément, tout comme son compagnon Mohamed Belouizdad, nul doute qu’il aurait figuré parmi les déclencheurs de la guerre de libération. Faut-il aussi évoquer Saïd Amrani ou encore de Sid Ali Abdelhamid, également membres du comité central du PPA et qui eurent la malchance d’être arrêtés et incarcérés dès 1954, pour n’être libérés qu’en 1962 ?

À cause ou grâce à ce passé, il était naturel que l’USMA soit aux avant-postes le 1er novembre 1954, du moins pour ce qui est de la capitale. Le FLN/ALN n’a pas encore la structure pyramidale bien huilée qui sera la sienne à partir du congrès de la Soummam, le 20 Août 1956. Faisant partie de la Zone 4 (plus tard la glorieuse Wilaya IV), Alger avait une large autonomie. La Zone 4 devait être dirigée par Didouche Mourad, un natif de la Redoute (El-Mouradia) et qui avait pratiqué la gymnastique au sein de l’USMA. À Rabah Bitat, autre élément majeur du déclenchement de la guerre de libération, avait échu la Zone 2 (Nord-Constantinois). Cependant, pour des raisons qui n’ont jamais été élucidées, Didouche et Bitat permutèrent et Bitat s’installa à Alger pour diriger la Zone 4. Mais ce dernier ne connaissant rien à la capitale, c’est à Zoubir Bouadjadj qu’échoira la mission d’organiser les premières actions armées. Bouadjadj, en plus de ses activités nationalistes, était footballeur à l’USMA. Durant plusieurs années, il a tenu le poste d’arrière gauche, où sa rigueur et sa puissance physique en faisaient un défenseur redouté par tous les attaquants. Il joua un rôle essentiel et primordial dans l’organisation de la fameuse réunion des «22», tenue à Clos-Salembier (El-Madania) pour décider du déclenchement de la guerre de libération. Toute la logistique lui échoit et il s’en acquitte tellement bien que Didouche Mourad (avant de quitter Alger et de tomber en chahid en 1955) lui confie la mission de recevoir et transporter tous les militants venant de l’Algérois pour les regrouper à Crescia (Khraïcia) avant qu’ils ne se rendent dans la Mitidja pour exécuter leurs premières opérations. Zoubir Bouadjadj a été le premier Usmiste à occuper un aussi haut poste dans la hiérarchie du FLN/ALN.

Pour la Casbah, Bouadjadj désigne Yacef Saâdi afin de diriger la manœuvre. Joueur de l’USMA, Yacef choisit son premier groupe de fidayîn. À qui fera-t-il appel ? À d’autres joueurs de l’USMA comme lui. Ainsi, se retrouvèrent réunis Abdelkader Tchikou, Amar Aïdoun, Hamid Chibane, Abderahmane Arbadji et Abdelkader Djaknoun dit «El-Mechri». Ils seront rejoints un peu plus tard dans les rangs du FLN/ALN par d’autres Usmistes. En premier lieu, Mohand Arezki Bennacer dit «Si Toufik», chef de la région 3, qui interrompit très vite sa carrière sportive pour cause d’asthme. Puis Hattab Mohamed, acteur de théâtre de grand talent sous le nom de Habib Redha, responsable des cellules «bombes».

Les premières actions armées

Les premières actions armées furent l’œuvre d’Abderahmane Arbadji. Identifié par la police française, il est alors activement recherché. Le 23 février 1957, victime d’une dénonciation, il se bat jusqu’à la mort sur les terrasses des maisons de la Casbah. Parmi ses compagnons figuraient Omar Hamadi et Boualem Abbaza (de son vrai nom Boualem Attalah). Très proches des dirigeants de l’USMA, Omar Hamadi, qui sera assassiné par les terroristes en 1994, ainsi que Boualem Abbaza seront respectivement vice-président du club et président de la section football de l’USMA après l’indépendance, après être sortis indemnes et du maquis (Wilaya IV) et des cellules des condamnés à mort. Puis est arrivé le mois de mars 1956. La guerre bat son plein et le peuple algérien, à de rares exceptions, est sous la bannière du FLN/ALN. À l’est du pays, tous les clubs musulmans ont arrêté leurs activités sportives et certains de leurs joueurs se battent dans les maquis des Zones 1 et 2. Et il était alors certain que le restant des clubs du pays (centre et ouest) n’allait pas rester en marge du mouvement.

Pour Alger, c’est Bouzrina Arezki dit «Hdidouche», beau-frère de Yacef Saâdi et dirigeant de l’ESMA (club malheureusement disparu dans les années 1980), qui, sur instruction de Yacef Saâdi, doit faire appliquer les instructions pour le déclenchement de l’insurrection. Une première prise de contact a lieu au siège du CCA à l’initiative de Zani Mohamed, président de ce club. Aucune décision n’ayant été prise, rendez-vous est pris une semaine plus tard au siège de l’USMA, au 6, rue de Bône. Le 5 Mars 1956, tous les clubs musulmans d’Alger se retrouvent. M. Sid Ali Cherifi, président de l’USMA et trésorier du FLN/ALN, dirige la réunion. Au lendemain de la décision, un quotidien d’Alger rappelle que tous les clubs musulmans se sont arrêtés de fonctionner, à l’exception de ceux évoluant en division d’honneur (MCA, USMB, USMO, USMBA). Le MCA affrontait en ce même mois au stade de Saint-Eugène, archi-comble, l’ASSE. Tandis que le FLN/ALN désignait quatre militants, le chahid Abdelkader Chichoua, Ferhaoui Rachid (futur condamné à mort), Kerraz Mohamed et le fameux Moulay, secrétaire général de la FAF après l’indépendance, à l’effet de susciter des troubles. Les quatre hommes parviendront à leur but en provoquant une émeute, qui débouchera sur des heurts entre supporters du MCA et la police. Voici, d’ailleurs, ce que rapportait un journaliste du quotidien le Journal d’Alger : «Ce club, l’USMA, dont le siège se trouve au 6, rue de Bône, a donné tout l’état-major de la Rébellion à Alger et le démantèlement par la police des cellules du FLN a démontré le rôle néfaste joué par ce club.» Un club créé comme un prémonitoire au 5 juillet et dont la destinée de ses hommes mènera activement à une certaine année 1962, le même jour, le même mois.