Jeudi 20 Août 2009 -- Lorsqu’il commence à dévider ses souvenirs, la tristesse se lit dans ses yeux. D’une voix à peine audible, empreinte d’un accent kabyle, il remonte le temps jusqu’à ses vingt ans. Il débobine le film de sa vie en vous projetant plus de cinquante ans en arrière. Exactement à Akfadou, son village natal, où débuta une passionnante histoire d’un Algérien fusillé à bout portant mais qui, miraculeusement, a échappé à la mort, contrairement à ses trois compagnons lâchement exécutés par des soldats français. À la fleur de l’âge, Bouacha a également été soumis à la torture. Il en garde encore des séquelles mais se dit fier d’avoir servi héroïquement son pays. Même si le sourire ne le quitte pas, un sentiment de profonde peine l’envahit quand il évoque ses compagnons d’armes tombés au champ d’honneur durant la guerre d’Algérie. Malgré son âge un peu avancé, sa mémoire est restée intacte. Il égrène un à un les détails de son emprisonnement puis de son passage devant le peloton d’exécution et, enfin sa spectaculaire évasion en emportant l’arme de son factionnaire pour rejoindre le maquis. Son aventure commença à vingt ans, précisément en 1955, dans cette région montagneuse de Tifka, au fin fond de la Kabylie. De père commerçant, il se retrouva, malgré lui, à alimenter l’ALN en informations. Alors que la guerre faisait rage, il signala, dans la discrétion la plus totale, tous les mouvements de l’armée coloniale. Deux années durant, Abdelhamid Bouacha était en contact permanent avec les moudjahidine de la wilaya III historique. Il ne soucia pas qu’un jour son précieux apport à l’ALN sera découvert en 1957 après l’encerclement et le passage au peigne fin de son village. S’ensuivirent alors des exactions et des arrestations allant jusqu’à des exécutions sommaires. «Ils ont d’abord fusillé Aliouet Idir et Belkaci Idir, deux goumiers qui travaillaient pour le compte de l’ALN», se souvient Bouacha. Un évènement qui l’aura marqué jusqu’à nos jours.

En relatant ces hauts faits d’armes, il ne cessa de vanter le mérite des valeureux combattants que même la puissance coloniale n’a pu mater. Il se tait un instant, le temps de recouvrer sa mémoire et de souffler un peu. Un enchaînement des évènements sans faille. On dirait que Bouacha, dont le regard se perd de temps à autre, revit les scènes une à une, y compris celles de sa torture qui a duré plusieurs jours : «Nous ne savions que notre destin était scellé et que nous allions être exécutés.» Cruel destin pour des jeunes à la fleur de l’âge. Puis la machine à tuer se mit en branle. À cet instant, il retient son souffle. Les images de l’exécution défilent devant ses yeux comme s’il revoit ses compagnons trébucher puis tomber raides morts. Les larmes aux yeux, il relate des faits atroces que seuls des criminels de guerre peuvent commettre : «À deux kilomètres du village, au lieu-dit Tighribine, du côté de Sidi Aïch et à un kilomètre du camp Tizi Tifra, nous étions quatre à attendre la terrible sentence.» Le lieutenant français leur laissa tout de même le choix de la façon de passer par les armes. Comme si la mort est parfois douce. Ammi Mekhlouf, un vieux commerçant du village, reçut une balle en pleine tête et mourut sur le coup. Le même sort a été réservé à Da Alloui et El-Bachir, tous deux lâchement abattus à bout portant. Les yeux de Bouacha scintillent, des larmes coulent : «Que vous dire sinon qu’à mon tour, je reçus une salve de balles. » Deux d’entre elles lui percèrent le visage et quatre autres le corps. «J’étais dans le noir. Comme dans un état comateux jusqu’à ce que je reprenne conscience», avoue-t-il. Atteints de six balles, il eut miraculeusement la force de longer un ravin et de marcher pendant presque une heure pour atteindre un moulin à eau : «Je m’y suis réfugié et le sang coulait. En début de soirée, trois moudjahidine sont inopinément arrivés et m’ont porté secours.» Après avoir mangé des oeufs bouillis et bu un peu de lait, ils l’emmenèrent au maquis où il reçut les premiers soins. «Ils m’ont ensuite transféré à l’hôpital de la wilaya III où le docteur Ahmed Benabid m’a pris en charge pendant vingt-cinq jours», dira Bouacha qui affirme avoir pour la première fois pris connaissance de l’existence de la pénicilline. De simple informateur de l’ALN il passera à l’action armée du côté de Oued Amizour sous les ordres du chef de section Saïd Ouhamed. Il ne manquera d’ajouter du piment à la discussion en se montrant anecdotique.

«En 1958, à Mendjou, près de Tichy, notre sentinelle a cru voir, à l’aide de jumelles, un mouvement des unités de l’armée françaises. L’alerte fut donnée mais finalement elle était fausse. Ce n’était finalement que du bétail» dira-t-il en explosant de rire. Il reprend illico son air sérieux pour narrer son deuxième périple pénitentiaire. Il est arrêté, en 1959, à El-Adjida dans les portes de fer. Il est transféré ensuite dans un centre de transit à Zriba, non loin de Bouira, puis à Tigzirt-sur-Mer. Et il est dit quelque part que Abdelhamid Bouacha échappera encore à ses tortionnaires : «En 1960, j’ai réussi à désarmer un sergent de l’armée française et, avec deux autres compagnons, Boukhider Mohamed et Ouacha Belaïd, nous avons pris la poudre d’escampette. Malheureusement, ce dernier a été rattrapé et abattu.» Tout en relatant ses péripéties guerrières, Bouacha n’omettra pas d’esquisser quelques rires en racontant des blagues sulfureuses. Histoire de se détendre et de reprendre de fort belle manière l’histoire d’une région héroïque qui a perdu les meilleurs de ses fils. Puis, il exhibe des documents d’une très grande valeur historique, qu’il garde d’ailleurs jalousement, et des photos prises au maquis ainsi que d’autres le montrant conduire une jeep dans laquelle étaient entassés tous les membres du GPRA à Alger : «Ces documents sont forts précieux pour moi. Je refuse de les remettre à quiconque tant que je serai en vie.» Après cette spectaculaire évasion, il rejoignit encore une fois le maquis en Grande-Kabylie, exactement à Iflicène et à Mizrana dans la wilaya III zone 3. «Je suis resté dans cette région jusqu’à la proclamation de l’indépendance», conclura-t-il pour mettre fin à cet épisode de la guerre de libération. Bouacha racontera quelques blagues hilarantes avant de se taire comme pour dire que l’entretien est fini, histoire de nous faire comprendre que toute aventure a son épilogue, douloureux ou heureux, c’est selon.