Lundi 20 Décembre 2010 -- Les diplomates sont bien souvent des espions. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Ayant séjourné à Alger du 28 septembre 1788 au 4 avril 1790, Jean-Michel Venture de Paradis décrit fort bien la Régence d’Alger sous le règne du dey Baba Mohamed Ben Othman. Le passage aux commandes de ce souverain fut le plus long de toute l’histoire de l’Algérie ottomane ; les enseignements que note ce diplomate-espion français nous éclairent sur une période largement méconnue jusqu’à aujourd’hui. Jean-Michel Venture de Paradis voit le jour à Marseille le 8 mai 1739 dans une famille de consuls; à l’âge de 14 ans, son père l’emmène à Paris et l’inscrit à l’Ecole des langues orientales. Là, il apprend l’arabe et le turc ; cela suffit pour qu’il reçoive sa première affectation, à l’âge de 18 ans, comme attaché à l’ambassade de Constantinople. Son chemin dans la diplomatie est ainsi tracé ; sa carrière sera longue et riche.

De son passage à Alger, il note tout ; il s’intéresse aux gens, aux différents clivages de cette société complexe, peu de choses lui échappent. «Alger peut avoir 5.000 maisons en comptant 180 maisons juives. Il n’y a dans la ville ni places publiques, ni jardins : les rues y sont extrêmement étroites. Mais on doit observer que les appartements sont toujours bâtis à l’entrée d’une cour plus ou moins vaste, selon la maison, et que ces cours mangent beaucoup de terrain», écrit Jean-Michel Venture de Paradis. Ce dernier fait une description minutieuse de l’administration ottomane qui se préoccupe surtout de gérer ses intérêts et ceux de ses protégés ; le reste de la population fait de la figuration et se débrouille comme elle peut. «Depuis le dernier bombardement des Espagnols, les Algériens ont résolu que l’Etat entretiendrait dorénavant 60 chaloupes canonnières et 40 chaloupes bombardières. À un quart de lieue de la porte de Bab el Wad, qui est au nord, on a construit de grands magasins voûtés où on remisera ces chaloupes à l’abri du soleil et des intempéries de l’air», signale le diplomate français.

La présence turque n’a pas pu imposer sa loi partout en Algérie. «La plupart des montagnes depuis le royaume de Sous jusqu’à la plaine du Kairouan, sont peuplées de nations indépendantes. Alger en a deux fameuses qu’il n’a jamais pu soumettre : les Cabailis de Flissa et ceux de Zevawa», note Jean-Michel Venture de Paradis. Quand certains «Zwawa» viennent à Alger, ils ont des privilèges ; ils sont chargés d’une patrouille nocturne. En revanche, les «Jijeliens» qui ont reçu les premiers les Turcs, jouissent de privilèges presque comparables à ceux des Ottomans. «Les gens de Gigel sont chargés des fours du beylik pour le pain des ioldachs et des esclaves», écrit le diplomate français. Les Mozabites, quant à eux, ont tous les moulins pour la farine, les boulangeries de la ville, les bains publics ; tandis que les Biskris sont les gardiens de prises, les bateliers, les portefaix et les valets. Les conflits étant inévitables à cette époque-là, le dey Baba Mohamed Ben Othman a fait plusieurs guerres contre les Espagnols, les Vénitiens ou encore les Danois. Tout cela avant que l’Algérie ne tombe sous les griffes de la puissance française, quelques années plus tard.

Alger au XVIIIe siècle de Jean-Michel Venture de Paradis. Editions Grand Alger Livres