Samedi 23 février 2008 -- Les organisateurs, les conférenciers et l’assistance l’ont affirmé ce jeudi : la question des langues en Algérie ne supportera désormais plus les tabous. Le débat est demeuré serein malgré la passion qui fait surface lorsqu’on évoque le problème identitaire dans notre pays. L’humour, la générosité et l’écoute de nos brillants orateurs ont pu tordre le cou aux préjugés, aux vieilles rengaines de la division. Parler des langues maternelles a permis, malgré un sens aigu de l’autocritique chez l’ensemble des participants, d’être ravi une nouvelle fois, de la magie de l’unité d’un peuple dans sa diversité culturelle et sociale.
Le lieu de la rencontre trahit déjà l’évolution qu’a connue la reconnaissance des langues en Algérie. Au siège de l’officielle radio nationale. L’ouverture de la rencontre a été assurée par plusieurs personnalités dont le directeur général de la radio nationale, M. Mihoubi, le secrétaire général du Haut commissariat à l’amazighité, M. Merahi Youcef et enfin, le directeur de la Chaîne II, amazighophone, M. Badreddine Mohammed qui a révélé un riche programme pour la standardisation de tamazight sur les ondes afin d’unifier les variantes utilisés dans notre vaste territoire. Le HCI, l’autorité religieuse, a délégué en son représentant, Abdelahfid Amokrane, qui a applaudi à la promotion des nos langues «qui ont toujours su défendre notre pays et notre islam». Tous s’accordent à reconnaître la pluralité des langues en Algérie davantage comme une richesse, un accès vers l’universalité grâce au bilinguisme voire au multilinguisme auxquels participent les langues maternelles. Le thème du débat est «La coexistence des langues en Algérie» pour commémorer, rappelons-le, le 21 février, Journée internationale dédiée aux langues maternelles par l’Unesco, depuis 1999.
Merahi Youcef, à la tête du HCA, ex-cadre de l’administration, qui selon des sources bien informées, a interrompu une belle carrière dans l’administration pour se consacrer à la promotion du tamazight au lendemain de la grève du cartable, reste exigeant en abordant le thème de l’enseignement de cette langue ancestrale. «Oui, nous sommes satisfaits de l’introduction du tamazight dans l’enseignement mais cela reste discontinu et de grands efforts restent à faire.» Aspirant à redonner une place de langue des sciences et de modernité, il rajoute «ne plus se contenter de pleurer dans notre langue maternelle mais vivre grâce à elle !» Le ton a été donné par cette phrase d’espoir d’un militant averti, un poète polyglotte qui revendique d’abord le culte du travail, du savoir. «L’école est la voie royale pour faire du tamazight une langue pérenne.»
Vient alors l’allocution de M. Assad El-Hachemi, chargé des affaires culturelles au HCA, qui annonce que sous l’égide de l’Unesco, l’année 2008 est décrété «l’année des langues dans le monde» et que l’Algérie s’efforce de répondre à ce rendez-vous, rappelant que notre pays a été parmi les premiers à ratifier en 2003 la convention sur la sauvegarde du patrimoine immatériel universel laissant alors le soin au modérateur d’organiser les débats en donnant au préalable la parole aux conférenciers.
C’est Dr Nacira Zellal, chercheur émérite à l’université d’Alger assistée d’une doctorante, Melle Laribi Nouria , qui développe, avec la rigueur scientifique, la nécessité de prendre en compte les langues maternelles dans le domaine thérapeutique des troubles du langage. Avec une pointe de provocation feinte, la scientifique, qui se défend de l’intrusion du politique, lance à l’assistance : «Je ne parle pas le kabyle, mais la science n’est ni régionaliste ni raciste ! Notre laboratoire s’est efforcé d’adapter les tests cliniques piagétiens aux locuteurs kabylophones.» Ces tests de Piaget, psycholinguiste, dont les travaux remarquables sont étudiés et mis en pratique par Dr Zellal et son équipe, n’existent qu’en français et le travail d’adaptation ne consiste pas seulement en une traduction linguistique mais essentiellement au décodage référentiel de la perception de l’enfant, son univers culturel et surtout de son imaginaire… C’est donc un combat d’humaniste, d’algérienne engagée dans la prise en charge de tous les Algériens que Dr Zellal, spécialisée aussi en orthophonie, mène en encadrant une équipe de plus de quarante chercheurs.
Dr Dourari Aderezak, professeur des sciences du langage à Alger, directeur du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement du tamazight en Algérie, a choisi une sorte de communication informelle. Il prétend ne pas s’être top préparé pour la conférence mais l’assistance comprend bien vite que le chercheur a construit son discours en abîme : parler dans sa langue maternelle avec l’intervention du français, de l’arabe de l’anglais … sans complexe, déclarant avoir eu à enseigner toutes ces langues en Algérie ! Subtile démonstration de la coexistence des langues chez un individu, un Algérien, un chercheur qui n’a pas fui son pays et qui n’a pas honte de revendiquer son amazighité même après avoir été nommé à des postes de responsabilité comme celui du centre qu’il dirige.
Il aborde le thème de l’apaisement nécessaire face à ce qu’il qualifie de péril de la «haine de soi» qu’entraîne la répression de sa langue maternelle par le traumatisme d’une langue scolaire en rupture avec le sociolecte familial. Auteur de nombreuses publications, dont les Malaises de la société algérienne : crise de langues et crise d’identité (Société) - Casbah Éditions, Alger, 2004, Dourari reste un intellectuel libre qui résiste aux attaques de ses pairs politisés et n’a pas peur de tenir tête aux dogmatiques militants, notamment sur le choix idéologique du caractère pour la transcription du tamazight. Dans cet élan algérianiste du courant linguistique qu’il défend et qu’il incarne aussi, il déplorera que les variantes de l’arabe «derja» ne soient pas étudiées et considérées au même titre que le tamazight.
Madjid Sadeg, enseignant au département de langue et culture amazighes à l’université de Tizi Ouzou pousse l’analyse de la crise des langues maternelles en imageant ce conflit intérieur entre la langue scientifique ou de modernité de l’école et la langue maternelle, naïve, conservatrice, voire rebelle du village. Une espèce de dédoublement de la personnalité où les langues cohabitent avec des paradoxes tragicomiques. «La doctoresse en blouse blanche déconseillera en français à la maman du patient fiévreux de le découvrir mais couvrira exagérément son propre enfant lorsqu’elle portera de nouveau sa robe kabyle en son foyer privé !» Un constat que nous connaissons tous sur la compétition des représentations du monde que vivent les multilingues dans notre pays dans le compromis entre la science et la fidélité culturelle. Les nombreux auditeurs, journalistes et autres conférenciers n’ont pu réprimer un rire bon enfant qui a prouvé que la langue maternelle est avant tout celle de la nature tourmentée et authentique d’Algériens jaloux de leur identité ancestrale.
Enfin, sur un chapitre plus politique, notons qu’à plusieurs reprises, les intervenants se sont félicités de l’article 3 bis de la constitution qui a conféré au tamazight un statut de langue nationale, une évolution républicaine dont les spécialistes les moins partisans reconnaissent les bienfaits à la veille d’une nouvelle révision de la Constitution, ce qui laisse suggérer encore de l’espoir du côté du législateur. Dans ce mouvement de confiance retrouvée entre le pouvoir algérien et les défenseurs des langues maternelles algériennes, c’est Youcef Merahi du HCA qui a lancé cet appel à la chaîne nationale de télévision. «A quand la chaîne publique en tamazight ?»
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23rd February 2008 18:27 #1
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Quand notre mère à tous est aussi l’Algérie
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23rd February 2008 22:48 #2
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