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Thread: Maïssa Bey
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19th October 2007 21:27 #8
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3rd April 2008 08:22 #9
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Extraits :
Elle avance. Droite, fière, toute de morgue et d’insolence, vêtue de probité candide et de lin blanc, elle avance. C’est elle, c’est bien elle, reconnaissable en ses atours. Tout autour d’elle, on s’écarte. On s’incline. On fait la révérence. Elle avance, madame Lafrance. Sur des chemins pavés de mensonges et de serments violés, elle avance. C’est elle, c’est bien elle, dans l’habileté de ses détours, dans l’arrogance de ses discours. Claquez pavillons ! Aux armes, citoyens ! Formez les bataillons, en rangs serrés ! Tous derrière elle ! Et vous, peuplades barbares, écartez-vous, prosternez-vous ! Déposez à ses pieds tributs et actes d’allégeance ! Que nul maraud n’ait l’audace de se dresser sur son chemin : elle avance ! (…)
Caché dans une anfractuosité de la roche, à l’abri derrière un nid de broussailles, l’enfant s’efforce de ne pas bouger. Il est à présent cerné par la nuit. Au cœur des ténèbres, la plainte des chacals ne cesse que pour mieux reprendre. Ils sont là, tout près, à l’affût. Ils sont des centaines, peut-être des milliers, dont le jappement aigu transperce la nuit, de part en part. De leurs yeux jaunes et luisants, ils scrutent les ténèbres pour y repérer quelque proie ou encore une charogne. Quittant leurs gîtes, ils sont arrivés très vite, avant même que la nuit ait pris ses quartiers sur ces quelques arpents de terre, abusés sans doute par les fumées noires et denses qui oblitéraient le jour.
Cerné par la meute, l’enfant n’a même plus la force d’avoir peur. Bien qu’éteintes depuis la tombée du jour, les flammes dansent encore devant ses yeux rougis par la fumée. Tel un nuage de poussière impalpable et délétère, l’odeur âcre partout répandue l’enveloppe tout entier. À l’orée du jour précédent, des hommes en armes ont émergé des collines. Le piétinement de leurs chevaux était si puissant que la terre en était ébranlée.
Un jour de juin — juin est décidément propice aux conquérants — de l’an mil huit cent quarante-cinq, dans le fracas des armes et le tumulte des mêlées, la mort est venue, richement harnachée, portant drapeaux et suivie de cent clairons sonnant des tintamarres. C’est ainsi que l’enfant l’a vu arriver.
À présent, il compte. Il nomme un à un tous ceux qui désormais n’entendront plus ses appels, ne prononceront plus son nom et bientôt ne seront plus que des ombres peuplant sa mémoire. Il doit, il doit invoquer un à un les suppliciés. Et en les nommant, les forcer à exister encore un peu, car bientôt ils seront oubliés par l’histoire. Mais en cet instant, leurs cendres sont encore chaudes. Encore frémissantes.
Les hommes d’abord. Le père, Aïssa. Le grand-père, Mohamed. Ses frères. Tous, oui tous. Les petits, les grands Abdelkader, Ahmed, Abderrahmane, Boualem. Tous, oui, tous. Et puis les femmes. Toutes les femmes de la tribu. Tout bas, il dit le nom de sa mère, Fatima, et il retrouve la lumière de son regard posé sur lui, son odeur, sa voix. Il appelle doucement sa grand-mère, Djedda Aïcha. Et l’évoquant, il se revoit blotti contre son corps ample et généreux. Au tour de Khadîdja, maintenant. Khadîdja, sa sœur… sa sœur qui, il y a seulement deux jours, courait dans les champs les bras écartés pour mieux sentir le vent, disait-elle. Khadîdja qui, à mains nues sur la roche, grimpait presque aussi vite que lui. Pourquoi ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas suivi ? Pourquoi ne l’a-t-il pas appelée ? Et puis les bêtes. Les bœufs. Les chevaux. Les moutons. Et les chiens qui dès le matin hurlaient à la mort. Avant même que l’ennemi ne se montra. Tous. Pris au piège dans le ventre de la terre, de leur terre, dans la roche trouée de galeries souterraines aménagées depuis des décennies pour les protéger des ennemis, et dans lesquelles ils croyaient trouver refuge. Enfermés. Emmurés. Enflammés. Enfumés. Lui seul ne les a pas suivis. Tôt levé, il s’est coulé hors de la tente et sans bruit, s’en est allé vers les champs pour y attendre le jour. Et peut-être même pour échapper à l’angoisse diffuse qui cernait le camp depuis l’arrivée des Roumis. Pour mieux voir les troupes qui avaient pris position sur le plateau, l’enfant s’est perché à la pointe du rocher sur lequel il a l’habitude de s’isoler. Plus bas, les chefs des deux camps ont parlementé pendant de longues heures avant de se séparer. Et pendant ce même temps, rivé à son poste d’observation, l’enfant a suivi la lente progression des siens à l’intérieur des grottes. C’est alors qu’il a aperçu quelques hommes de sa tribu aux aguets derrière des buissons, sur les rochers. À leurs tirs isolés, la riposte ne s’est pas fait attendre. Des tirs d’obus de canon ont déchiqueté la roche et projeté des milliers d’éclats, dans un bruit effroyable. Puis plus rien. Le silence. Un silence affûté au fil d’une attente fébrile. Pourquoi, malgré sa peur, l’enfant a-t-il décidé de ne pas bouger, d’attendre la suite ? Quel obscur pressentiment a retenu là l’enfant, sentinelle de la mémoire, plus frêle et plus frémissant qu’un oiseau niché au creux d’une montagne ? Et c’est de là que l’enfant a pu tout voir, tout entendre.
Peut-être ne gardera-t-il en mémoire que le souvenir d’un cauchemar si terrifiant qu’il ne pourra pas le distinguer d’autres rêves, passés et à venir, emplis du même bruit et de la même fureur. Quelle autre puissance imaginative aurait pu concevoir et mettre en scène un tel spectacle ?
D’autres que lui rapporteront les faits dans leur réalité la plus crue, la plus incroyable. Les survivants, d’abord. Des miraculés, grâce en soit rendue à Dieu. On dit qu’ils furent quelques dizaines. Quelques dizaines seulement, sur un millier, ou peut-être plus. Qui a pu faire le décompte macabre pour en retirer gloire ? Toujours est-il qu’après le dégagement des ouvertures, une poignée d’hommes et de femmes est sortie des grottes. Hébétés, hagards, mais vivants. Ceux-là rapporteront les faits. Ils rapporteront ce qui pour beaucoup ne sera qu’un point de détail de l’histoire.
D’autres encore témoigneront. « Sans poésie terrible ni images. » Ils étaient présents sur les lieux. Parmi eux, certains ont allumé et entretenu les feux. Comme tout soldat discipliné, ils n’ont fait qu’obéir aux ordres de leur chef. Ils ont tout vu. Des hommes, sans doute aguerris par d’autres campagnes de la conquête, écriront à leurs supérieurs ou à leurs proches. Sans omettre le moindre détail, ils raconteront tous les instants de cette formidable victoire sur des adversaires en partie désarmés. Ce que plus tard on appellera « enfumades », néologisme peut-être plus indiqué pour l’espèce humaine que le terme « enfumage », réservé aux abeilles. Non sans expliquer pourquoi, à bout de patience « face au fanatisme sauvage de ces malheureux », ils se sont vu obligés de mettre le feu aux fascines préparées dès le matin. Comme l’avaient fait avant eux d’autres hommes de troupe, dans d’autres lieux, une année plus tôt.
L’enfant était là. De l’autre côté de la gorge. Confondu avec la roche, l’étreignant, faisant corps avec elle comme pour puiser dans sa dureté minérale la force de garder les yeux ouverts, la force de contempler jusqu’au bout ce spectacle terrible et fascinant. Et pendant qu’à l’entrée des cavernes, les soldats s’affairaient, fourgonnant dans les brasiers pour attiser les feux, l’enfant n’a pas détourné les yeux. Ce n’est que bien plus tard, bien longtemps après avoir vu la première gerbe enflammée sous les hourras de la troupe, qu’il a entendu les premiers cris des assiégés. Des cris déchirants, des appels et des pleurs d’enfants très vite couverts par le crépitement des flammes déchaînées. Aux mugissements furieux des bœufs pris au piège, répondaient les hennissements des chevaux excités par le feu. Puis le silence. Un silence foudroyé. Puis la lente extinction des feux.
Alors, dans la pénombre encore rougeoyante, l’enfant s’est hissé au sommet du plus haut rocher. À présent cerné par la nuit, à bout de conscience, il dérive dans un espace parcouru de petites langues de feu lancéolées qui peu à peu s’éloignent, chavirent et se confondent avec les étoiles impassibles. Les gémissements des chacals et les longs cris rauques des hyènes, tout proches, se font plus lancinants. De fatigue accablé, l’enfant se laisse couler dans le sommeil brusquement, comme une pierre qui tombe au fond d’un puits.
***Ce roman de Maïssa Bey met en scène l’histoire de la colonisation d’une manière inédite, entre la tragédie grecque, le reportage historique, le pamphlet et la geste populaire. Deux personnages dominent ce réquisitoire au style consommé : Madame Lafrance, capable des pires horreurs sous couvert de belles idées, et l’Enfant, portant son regard nu sur le fracassement de son univers. C’est l’histoire de ce regard que relate admirablement l’écrivaine.
Pierre, sang, papier ou cendre de Maïssa Bey
Editions Barzakh/L’Aube. Avril 2008. 160 pages. 450 DA
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3rd April 2008 08:25 #10
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Liberté
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J'écris ton nom
Sur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre, sang, papier ou cendre
J'écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom
Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom
Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom
Sur chaque bouffées d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom
Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes raisons réunies
J'écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom
Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom
Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Paul Eluard
Poésies et vérités, 1942
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2nd December 2008 23:18 #11
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"Algérie 1830-1962 : pendant 132 ans, madame Lafrance s'est installée sur "ses" terres pour y dispenser ses lumières et y répandre la civilisation, au nom du droit et du devoir des "races supérieures". Face à elle, l'enfant, sentinelle de la mémoire, va traverser le siècle, témoin à la fois innocent et lucide des exactions, des spoliations et des entreprises délibérées de déculturation, jusqu'à la comédie de la fraternisation."
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2nd December 2008 23:26 #12
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Mardi 2 Décembre 2008 -- Dans son dernier roman, l’écrivaine algérienne compose une fresque symbolique de la colonisation et des tourments innombrables infligés au peuple algérien. Une fresque rédigée dans une langue superbe et au regard assez personnel. Trop personnel ? Petit avertissement : fatigués du couple Algérie-France et de ses jérémiades, passez votre chemin. Pierre sang papier ou cendre, de Maïssa Bey, se situe en effet en plein cœur du mælstrom, dans l’œil du cyclone qui a dévasté en 2005, après la loi du 23 février, l’édifice des efforts de réconciliation définitive entamé par les autorités des deux côtés de la Méditerranée à l’aube du siècle. Pierre sang… n’est certes pas un livre d’histoire ni même un roman historique, et le propos de l’auteur n’est pas de se substituer aux chercheurs, loin de là. Mais ce sont bien 132 ans de colonisation qui défilent sous sa plume alerte et son écriture lumineuse, de la conquête effroyable à l’indépendance arrachée, de la baie de Sidi Fredj au port d’Oran, de la flotte de 1830 “telle une muraille” au ballet des paquebots pris d’assaut par les “rapatriés”. Un panorama, en 23 chapitres, qui sont autant de “tableaux” — prélude sans doute à une adaptation théâtrale — scandant les grandes dates, mais aussi les lieux réels ou imaginaires de cette forme si particulière de colonisation qu’a connue l’Algérie.
Marianne et l’enfant
Deux personnages symboliques et rémanents assument la continuité historique : Madame Lafrance et l’enfant. Si le rôle de la première, allégorique est évident, le second est tout autant enfermé dans son costume de “rêve qui souffre”, de “sentinelle de la mémoire”. Une sentinelle qui se souvient des jours funestes : 1830, sur un piton surplombant la baie du wali Sidi Fredj, exproprié en Sidi Ferruch, contemplant l’armada qui bouche l’horizon. 1845, caché dans une anfractuosité de la roche, pendant que ses familles subissent l’horrible enfumade. 1871, quand avec les hommes de son village qui ont nourri les hommes d’El-Mokrani, il doit donner, tout donner aux conquérants, la terre, les biens, les bêtes et l’honneur, et emprunter le chemin de l’exil intérieur. Mais Madame Lafrance veut régner pour toujours sur cette terre qui résiste. La conquête n’est donc pas complète tant que les esprits ne sont pas vaincus. Outre la ferme du colon, le village où désormais règne Si Laloi, Maïssa Bey s’aventure donc aussi dans les lieux de fabrication de la morale, école et bordel, où exercent maîtresse et moukère, complices en acculturation. Madame Lafrance, elle, exulte, en cette année 1931, à Paris où elle dévoile au monde entier l’étendue de sa puissance. Son exposition coloniale restera dans la mémoire du siècle, avant que l’élan contraire de l’histoire ne vienne la terrasser à Réthondes, à peine neuf ans plus tard. En 1945, le 8 mai, le massacre de Sétif et Guelma vient répondre à ceux qui avaient cru que la solidarité entre les enfants de Madame Lafrance et l’Arabe se nouerait sous le feu nazi. Suivent le napalm et les rafles dans La Casbah, Melouza et les porteurs de valises, les “combattants de la vérité”, auxquels Maïssa Bey rend un vibrant hommage. L’autre illusion de Mai 1958 et les camps de regroupement, l’OAS et la furie de 1962. Entretemps, Madame Lafrance s’est déchirée, l’enfant a grandi.
D’Abdelkader à Kateb
Dans cette succession de tableaux, on aura croisé aussi tous les personnages qui ont marqué l’histoire, d’Abdelkader à Audin, en passant par Bugeaud, Tocqueville ou le Général de La Bollardière, mais aussi l’imaginaire de Maïssa Bey, Hugo, Baudelaire, Apollinaire, ou Eluard dont le poème Liberté donne son titre au livre. Et Kateb Yacine et Albert Camus.Le propos de Maïssa Bey est d’ailleurs contenu tout entier dans une scène qui lui tient visiblement à cœur. Une rencontre rêvée sur une plage que l’on suppose être celle d’El-Beldj, près de Tipasa, entre ces deux figures tutélaires de la littérature algérienne. Qu’aurait-on pu attendre d’une telle rencontre ? Rien. Maïssa Bey tranche et, à la manière de la scène du meurtre de l’Étranger, consacre l’impossible dialogue entre les deux hommes. Peut être est-ce là le drame d’une certaine littérature algérienne d’expression française : d’être l’enfant de deux êtres bons et généreux mais irrémédiablement séparés par l’histoire et la colonisation. Fille du divorce, née sous la barrière, cette génération bientôt perdue n’en finit pas de rêver d’un hier de justice. Et captive du regard de l’autre, s’investissant totalement et exclusivement dans ce couple-là, Maïssa Bey n’évite pas toujours le piège du faux semblant. Et ses tableaux, si souvent peints avant elle, par tant de personnes différentes, de tourner parfois aux clichés. Un manque de discernement qu’elle reproche aux Français… Dans ce billard historico-identitaire à trois bandes – je, tu, nous –, où le reproche se mêle inextricablement à l’admiration, on se sent parfois de trop. Comme devant une dispute trop personnelle.
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5th December 2008 17:35 #13
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