Jeudi 26 Novembre 2009 -- Khalti Chérifa, c’est comme cela que l’on voudrait l’appeler. Petite, un peu menue, elle est courbée par le poids des ans et par de longues heures passées à se bousiller les yeux dans le chas d’une aiguille et dans le taffetas des grands de ce monde. Le regard fluorescent, lucide et éclairé, Chérifa Yamini possède ce don rare de l’humour à toute épreuve. Elle vous adopte tout naturellement et prend ses aises avec vous comme si vous étiez de sa famille. Elle parle, rit, évoque le temps qui passe et les secrets de sa petite table ronde, la petite meyda de son enfance qu’elle reçoit un jour en héritage. Les temps de disette et d’indigénat terrible, le racisme ambiant et les brimades les plus terribles, les regards en coin de ses compatriotes qui, outrés de ne pas la voir porter le voile. La dame au regard acidulé et aux répliques inspirées nous a cousu un bien beau récit autobiographique, un roman tissé au fil de soie et teinté des plus beaux souvenirs d’une enfance miséreuse mais ô combien riche en enseignements. Le tout bien sûr extirpé dans le souvenir d’une enfance orpheline de père, parti trop tôt suite à un typhus qui ne pardonne pas aux pauvres. Chérifa Yamini est une fille obstinée, déterminée à réussir. Elle se bat pour devenir médecin, mais le destin le refuse et la colonisation ne le lui permet pas. Elle se trouve déçue, mais elle n’abandonne pas. Elle entre par effraction dans une école de couture après avoir obtenu haut la main son certificat d’études. Chérifa, petite, dit : «Pourquoi je ne sais ni lire ni écrire ?» Et l’aventure commence…

«Sans cesse l’école hante mon esprit et mes rêves. Pour me consoler, je me pointe tous les jours devant l’établissement scolaire. Cachée derrière les arbres, j’observe les enfants de colons passer le portail avec l’envie folle d’entrer. Exaspérée par cette injustice, je reste dehors sans jamais le franchir. Après quelques vaines tentatives, je suis expulsée et, découragée, je finis par abandonner. Pas de tablier, pas de cartable, pieds nus et pouilleuse, je me fais éjecter comme un vulgaire chiffon. Toutefois, je garde l’espoir et la détermination d’aller à l’école. Puis, un jour, par la grâce de Dieu, par hasard ou par chance, mon souhait se réalise enfin.» La native de Fouka, qui émigrera en France en 1957, deviendra une midinette, une petite main chez Yves Saint Laurent. L’ascension continue et elle devient première main haute couture. Elle fera ainsi un parcours sans faute dans les plus luxueuses sphères de la haute couture parisienne pour aboutir au poste tant convoité de directrice des services opérationnels de grands couturiers. Chérifa Yamini suit ce parcours sans grandiloquence ni mégalomanie. Elle défile ses souvenirs comme dans un rouet soyeux, silencieux mais régulier et écrit dans un français limpide. Son récit se retrouve souvent dans le dénominateur commun ancestral et traditionnel, la meyda, qui est le réceptacle ultime, rassembleur et l’élément de ciment social le plus humaniste de transmission. Les récits de la grand-mère Yamini se déroulent ainsi dans la transmission de cette «mosaïque» de souvenirs qu’elle donne en héritage à ses petits enfants. Le tout nous est livré comme du bon pain chaud dans une soirée d’hiver et le résultat nous donne à la lecture un excellent récit de genre. Chérifa Yamini nous fait un cadeau intime du plus bel effet. Les secrets de la meyda sont à découvrir de toute urgence.

Les secrets de la meyda, roman de Chérifa Yamini, éditions Alpha, Alger 2007, 190 pages