Jeudi 20 Janvier 2011 -- Lorsqu’au début des années 90, le colloque international consacré à Mouloud Mammeri se termine, sur les hauteurs d'Alger, l'assistance ne se retient pas de pleurer au moment où Boualem Rabia entame un émouvant Achouiq, un chant immémorial. Poète jusqu'au bout des ongles, Boualem Rabia avait fait partie de l'extraordinaire groupe de musique moderne Yugurten. Ce groupe avait chanté des textes engagés et ouverts sur le monde, telle cette belle chanson sur le fameux printemps de Prague. Dans son livre Florilège de poésies kabyles, paru aux éditions de l’Odyssée, Boualem Rabia invite le lecteur à un savoureux voyage, profond et salvateur. «Ce recueil de poésies n’est que la trace rudimentaire et posthume de toute une kyrielle d’aèdes, de poètes très souvent anonymes dont la magie réveille et réfléchit l’âme et la vie de la société berbère de Kabylie en particulier, de la société humaine en général», analyse le poète.

Boualem Rabia a mis du temps pour regrouper ces textes, ces florilèges saisissants. «Toute cette kyrielle de poésie, elle a été recueillie en partie par mon aïeule maternelle, mes tantes et quelques autres femmes de mon village qui ont bien voulu nous passer le flambeau, cela n’a pas été facile, car chez nous une femme ne se confie pas facilement et foncièrement à un homme», confie le poète. Dans bien des cas, les femmes sont porteuses de la mémoire collective et des traditions. Ainsi le livre de Boualem Rabia est à conserver pour les générations futures. Boualem Rabia admire le grand aède, Si Mohand Ou Mhand. «On ne peut ciseler un verbe d’une aussi belle manière que si l’on est tributaire d’un souffle surhumain. Si Mohand Ou M’hand est un peu comme “une création céleste”, comme d’ailleurs bon nombre d’aèdes et de poètes anonymes», souligne-t-il.

Florilège de poésies kabyles comprend quatre chapitres : «Poèmes sur l’amour» dans le style Izlan (à la fontaine, des complaintes) ; un dialogue d’amour entre un beau berger et Sedda, une belle jeune fille… «Poèmes sur l’amour» dans le style Isefra (toujours à la fontaine) ; «Poèmes sur la vie», une triade de sagesse (dialogue entre le père et le fils) ; «Poèmes sur la mort», la religion, la guerre et l’insurrection de 1871 ; «Divers», poèmes attribués à Malous, dit “Si Ali Ou Smaïl” de Hendou (Azazga). Ainsi, presque toute la magie et la beauté du lyrisme kabyle est conservée dans ce livre agréable à lire. À bien des égards, le travail passionnant de Boualem Rabia est à saluer car il réussit une prouesse rare : il sauvegarde superbement des pans entiers de la mémoire artistique et philosophique d’un pays.

Florilège de poésies kabyles, de Boualem Rabia. Editions de l'Odyssée