Le traité d'amitié entre l'Algérie et la France patientera encore

Jeudi 28 Décembre 2006 - - Peut-on tourner une page de l'histoire, pardonner des carnages et des exterminations, occulter les 132 années d'indigénat assorties de dépossessions, d'humiliations, de génocides, de déni d'identité systématique et de tonnes de malheurs ? N'est-ce pas suffisant pour marquer les esprits et les mémoires à tout jamais ? Peut-on vraiment signer un traité d'amitié sans passer par le repentir de l'agresseur ?

A moins d'être atteint de cécité mentale, nul ne peut croire à un avenir radieux entre les ennemis d'hier, sans «vider les placards», comme le dit si bien l'historien français, Jean-Louis Planche. Nul ne peut prétendre à une telle évolution des relations entre les deux pays sans panser les plaies du passé.

Si les Algériens ont donné leur feu vert pour la signature d'un traité d'amitié entre les deux pays en mars 2003, ils ne sont surtout pas prêts à le faire à n'importe quel prix. «Vous le savez, général, ce n'est qu'avec suffisance et mépris que les peuples du continent traitent ces barbares, enveloppés selon nous, des ténèbres de l'ignorance la plus profonde, et nous ne craignons pas de les placer au dernier degré de l'échelle sociale. Mais vous, qui les avez vus de près, vous savez s'ils ne sont pas en droit d'appeler à l'Europe mieux informée d'un jugement prononcé si à la légère par l'Europe abusée», écrivait-on au général Clauzel, un certain 2 mai 1831, et rapporté par l'historienne, Yvonne Turin, dans son ouvrage Affrontements culturels dans l'Algérie coloniale. Ce texte pose bien le problème et la problématique des relations algéro-françaises. Il justifie même le ressentiment des Algériens envers la France coloniale. Quant à la France tout court, il faut savoir faire la différence. C'est-à-dire : la France coloniale et la France d'aujourd'hui avec qui le dialogue doit se faire, mais pas sans sa repentance officielle.

Selon le ministre de l'Intérieur français et candidat à la présidentielle française d'avril 2007, Nicolas Sarkozy, «l'amitié ne se décrète pas, elle se vit, se prouve chaque jour». Or, l'opinion publique algérienne a été choquée par l'adoption par les députés français, partisans de la signature du traité d'amitié, d'une loi glorifiant la colonisation française et son rôle positif, un certain 23 février 2005. Une loi qui a ravivé les blessures des Algériens et déterré un sentiment de frustration enfoui en chaque Algérien. La guerre de libération a permis l'indépendance du pays, certes, mais n'a pas tourné une page de l'histoire. Le contentieux colonial empêche indéniablement l'écriture d'une nouvelle page. Avec l'adoption de cette loi, les Algériens ont compris, une bonne fois pour toutes, que tant que les héritiers de Crémieux refusent de comprendre que le génocide et l'esclavage ne s'oublient pas et ne se pardonnent pas, -ceux qui doivent pardonner n'étant plus de ce monde- la France ne connaîtra pas de meilleurs moments avec l'Algérie. Une seule issue à cette situation : sa repentance et sa reconnaissance officielle des crimes commis pendant la colonisation. Depuis, Alger conditionne le traité à une repentance exigée non seulement par son Président mais par tout le peuple algérien. Comme dans toute négociation, ce sont les rapports de force qui sont déterminants. Aujourd'hui, les Algériens ont beaucoup moins besoin de la France que le contraire. Grâce au niveau élevé, depuis quelques années, du prix des hydrocarbures, l'Algérie a des excédents financiers énormes, avoisinant les 70 milliards de dollars, de réserves de changes et a maintenant les moyens de relancer son économie par un plan très ambitieux de grands chantiers. La France ne peut se permettre un tel luxe de relance par la dépense publique et doit désormais prendre des mesures de réformes sérieuses.

La faiblesse économique de la France l'oblige à chercher des moteurs de croissance à l'étranger. L'Algérie apparaît justement comme un «eldorado» avec ses nombreux projets de modernisation. Mais les Algériens connaissent leurs atouts et savent mettre les uns et les autres en compétition. Les Etats-Unis, les Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne, la Chine, pour ne citer que ces pays-là, ne sont pas indifférents au potentiel algérien. Savourant l'avantage que lui offrent ces rapports de force en sa faveur, l'Algérie pose ses conditions. Mieux, l'Algérie exige une repentance de la France pour tous les crimes coloniaux commis durant 132 ans, contre la signature du traité d'amitié. Les Français ne sont pas préparés à un tel acte. A l'Hexagone, on ne parvient toujours pas à évoquer le sujet sans le dépassionner. Ce que Paris a accordé volontiers aux Malgaches et aux Arméniens, semble très difficile à consentir aux Algériens. Les réticences et les hostilités empêchent jusqu'au travail de mémoire de s'accomplir. A droite comme à gauche, on ne peut aller au-delà d'une timide critique du colonialisme. On bute sur la présentation des excuses. Paris ne doit pas s'excuser pour son passé colonial, soutient-on de part et d'autre. Les présidentielles françaises d'avril 2007 ne sont pas pour arranger les affaires des politiques français. Tout acte se payera le jour J de la présidentielle.

Et pourtant, il semble bien que cette fois-ci, le chemin de l'Elysée passe incontournablement par Alger ! Même si Paris ne peut s'aventurer à exprimer sa repentance à quatre mois des présidentielles françaises, on ne peut mésestimer les voix des Franco-Algériens. La capitale algérienne n'a jamais été autant courtisée par les politiques français. De Philippe Douste-Blazy à Nicolas Sarkozy, en passant par Thierry Breton, Christine Lagarde, Michelle Alliot-Marie et jusqu'à la présidente du Medef, tous insistent sur le caractère «exceptionnel du partenariat» entre les deux pays. Ce carrousel ministériel a été complété par la visite de Zinedine Zidane, ancien capitaine de l'équipe de France de football, à la terre de ses ancêtres.

Aux yeux des Algériens, «Zizou» est un symbole de réussite franco-algérienne et un pont illustrant parfaitement les relations humaines intenses entre les deux rives de la Méditerranée. Un acquis que nul ne peut nier ni ne peut défaire. Les binationaux, attachés à la fois à leur terre d'origine et à leur terre d'accueil, offrent une perpétuelle chance pour une possible renaissance du traité d'amitié entre les deux pays… A quelques heures de la fin de l'année, une chose est sûre : il faudrait un miracle pour que le traité d'amitié soit signé avant la fin du mandat du président français. Le vœu de M. Chirac de couronner son mandat par la signature de ce fameux traité a d'infimes chances d'être exaucé. Mais sait-on jamais?… Après tout, «Alger» mérite bien une messe !

Les Français «n'ont rien oublié et rien appris»