Mercredi 29 Avril 2009 -- Le temps est doux, le ciel éclairci, les eaux miroitent de partout et un nuage cotonneux s’étire comme un linge blanc, coiffant superbement sous un soleil éclatant les mamelons aiguisés de la montagne. C’est Ighil N’djiber, une forteresse au charme envoûtant. Descendant en contreforts, le flanc de la montagne légèrement incliné ressemble à un tableau de maître dessiné à la main, laissant les yeux s’émouvoir de paysages enchanteurs traversés par une immensité de végétation verdoyante à la couleur vive comme seule la nature peut offrir. Des herbes tantôt drues, tantôt folles, des arbres rabougris, des garrigues, des maquis et sur les terres bien travaillées des plantations d’oliveraies forment harmonieusement un panorama splendide. Au milieu de tous ces décors jaillissent des villages au style typiquement kabyle et aux ruelles proprettes. Il est facile à deviner que le printemps qui n’en est qu’à ses débuts annonce déjà les beaux jours, signe avant-coureur d’une belle saison avec ses roses jaillissant de partout et que les papillons survolent. Ne sont pas en reste les oiseaux qui gazouillent sur les branches, les eaux qui ruissellent en chantonnant. Pourquoi alors se priver d’aller à Ighil N’djiber, quant ont sait que l’escapade, fut-elle courte, en vaut bien la peine. En sortant de la RN 74, le premier édifice qui se présente à nous est une bicoque, bien petite mais qui rend beaucoup de service aux jeunes de la localité. L’un d’eux l’a louée pour en faire un café maure. Il ne désemplit pas. Sur la petite terrasse donnant sur la grande route, cinq à six jeunes assis sur des chaises dégustent un thé ou un café. Pour eux, regarder passer des voitures est une forme de plaisir. D’autres, attablés à l’intérieur, s’adonnent aux jeux de cartes et de dominos. L’endroit ne manque pas de vous bercer, comme ce vieil homme dormant sur sa chaise dans un coin de la salle. Non loin, des villas et des maisons pavillonnaires éparses nouvellement construites, assorties de jardins fleuris. À la limite de ce lotissement, la route est bordée à gauche par des jardins aux grands arbres séculaires et à droite par les premières maisons de l’ancien village.
Une citadelle ancestrale
Haut perché sur le sommet d’une colline telle une citadelle inexpugnable sans fortune, Ighil N’djiber le plus petit village d’Amdoune N’seddouk, qu’habitent environ 300 âmes. Distant du chef-lieu communal d’environ 8 km, il offre une vue imprenable sur toute la vallée de Seddouk et la grande muraille du Djurdjura. Composée d’anciennes maisonnettes imbriquées les unes les autres, la bourgade est dominée par le vieux bâti qui étale tout son charme avec ses ruelles étroites qui se terminent le plus souvent en cul de sac et ses maisonnettes ardentes aux façades basses érigées avec de la pierre locale et charpentées de tuile rouge traditionnelle. À l’entrée, se dresse une minuscule baraque faisant office de foyer de jeunes et utilisée aussi par les villageois pour leurs rassemblements. En s’engouffrant à l’intérieur du petit hameau, qui semble désertique, au détour d’un virage anodin, on tombe nez à nez avec une petite placette occupée par des personnes âgées, assises et adossées au mur, emmitouflées dans leurs burnous et languissant au soleil en se laissant bercer par le bruissement d’un filet d’eau coulant d’une fontaine visiblement rafistolée tout récemment. La ruelle principale, très étroite, ne permet pas le passage d’une voiture, ce qui oblige les résidents à faire usage d’un mulet ou d’une brouette pour le transport des marchandises, quand ces dernières ne sont pas transportées à même le dos. Les venelles adjacentes, dont l’état laisse à désirer, inspirent une certaine désolation. Certaines n’ont jamais été aménagées et les habitants se retrouvent alors dans la gadoue à la moindre pluie. À la sortie du village, ce qui attire le plus l’attention, c’est le travail qu’accomplissent des femmes, pour la plupart âgées. Cela se passe sur la grande placette du village (anar) qui servait autrefois de lieu de battage des céréales. Sous un soleil printanier, des femmes font le tissage d’un burnous blanc (azzeta), un métier artisanal légué par les ancêtres de génération en génération mais qui a tendance à disparaître de nos jours, comme beaucoup d’autres métiers artisanaux qui faisaient autrefois la fierté de nos aïeux. Elles étaient plusieurs à mettre la main à l’ouvrage. Deux ont pris chacune, à l’extrémité, une poutre (affegague) tenue verticalement, bien droite et immobilisée comme un pied de grue. Deux autres font le va-et-vient en ramenant les fils d’une extrémité à l’autre. La cinquième est chargée des approvisionnements en fils de laine. Beaucoup d’autres assistent à l’opération, certaines pour apprendre le métier, d’autres pour passer le temps, entre femmes. À la maison, tout est déjà fin prêt pour recevoir l’ouvrage qui, une fois la première phase terminée, sera déplacé dans le salon d’où il ne bougera pas jusqu’à sa sortie totale en produit semi-fini qui ira alors chez le couturier traditionnel, lequel se chargera de la finition avec l’assemblage des pans et les décorations usuelles (assedar), nous dit-ont. Les produits les plus usuels fabriqués avec de la laine de mouton avaient jadis une grande valeur. Le burnous est un habit noble aux vertus multiples que l’homme porte lors des cérémonies ou pour se protéger du froid, entre autres. Le traditionnel hayak, quant à lui, était jadis la reine du trousseau de la mariée.
Un village oublié
Amdoune est un quartier chic du village. C’est un lotissement nouvellement créé et composé de villas de haut standing érigées pour la plupart sur des terrains achetés auprès du privé. Ce lotissement situé aux abords d’une grande route est très animé, avec notamment plusieurs commerces. Une ambiance de fête régne ce jour-là dans le quartier. Nous sommes d’ailleurs accueillis avec une musique folklore kabyle produite à grands décibels par un disque jockey. C’est une fête de mariage, nous dit un quinquagénaire qui nous invite, par la même, traditions locales obligent, à prendre part à un couscous royal. Une troupe d’Idhabalen, avec gheïta, flûte et tambour, égaye la cérémonie. L’école primaire située à un kilomètre du village est accessible par une piste pentue, ravinée par les eaux de pluie et bordée de haies de cactus donnant un fruit succulent, la figue de barbarie (takermoust). Mais l’école est érigée sur un site ne réunissant pas toutes les commodités. Exposée au soleil, enclavée à la lisière d’une rivière dont les eaux torrentielles en hiver débordent parfois et inondent la cour. L’école est dotée de trois salles de classe seulement, ce qui s’avère insuffisant pour un établissement qui prend en charge même les élèves d’un autre village proche. Le bloc sanitaire de cet établissement contient de l’amiante, une substance pourtant interdite qui aurait dû déjà être retirée. La clôture endommagée n’est toujours pas réparée. Cette école a bénéficié, il y a trois ans, d’un projet pour la réalisation d’un mur de soutènement. Un projet qui tarde et interpelle les autorités locales. À Seddouk, les écoles des zones rurales sont quelque peu laissées à leur triste sort, à l’image de celle d’Ighil N’djiber. Dans ce village, les jeunes sont gagnés par l’oisiveté, la monotonie du quotidien et le découragement, le manque de perspectives et de loisirs indispensables pour leur épanouissement étant drastique. Les jeunes d’Ighil N’djiber ont la réputation de grands adeptes du sport, notamment le football, une discipline enracinée au plus profond de la vie sociale. En 2006, tout joyeux, ils ont cru arriver au bout de leur peine quand l’APC de l’époque avait accordé à leur village un projet digne de ce nom. Il s’agit d’une aire de jeux de proximité pour leur permettre d’arpenter, balle au pied, la pelouse d’un stade répondant aux normes de sécurité. Cet espoir n’a pas duré longtemps, pour se transformer en illusion perdue. Et oui ! Parce que trois années se sont écoulées et le projet semble avoir été rangé dans les tiroirs. Les jeunes continuent de prendre leur mal en patience. Mais jusqu’à quand ? Désemparés, ils continuent toujours à «déranger» les morts en utilisant un petit espace du cimetière comme terrain de fortune pour taper dans un ballon. Qu’à cela ne tienne. Ighil N’djiber est un petit et beau village qui accueille merveilleusement ses hôtes, malgré le manque de commodités. Le lancement de projets de développement à la mesure de ce village s’impose. Gageons que les autorités relèveront le défi. Un défi à leur portée.
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29th April 2009 01:21 #1
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