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  1. #1
    Al-khiyal is online now Super Moderator
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    Samia Lokmane-Khelil :


    Jeudi 23 Juillet 2009 -- L’émigration algérienne au Royaume-Uni prend souvent le visage d’un homme, d’un harraga de préférence, qui se débat dans les affres de la clandestinité. Or, il y a des femmes aussi. Dans la précarité et le désarroi, elles sont la face cachée d’un exode qui suinte l’illusion. Leur parcours trahit des aspirations avortées. Quelquefois leur vie prend des tournants dramatiques. Explication. Quelques-unes sont venues seules, comme les hommes, à la recherche d’un avenir meilleur, dans les bras d’un autochtone ou d’un compatriote qui leur promettent le beurre et le miel. D’autres ont tenté l’aventure de l’eldorado britannique avec leur conjoint ou sont le produit de mariages arrangés au pays, dans la précipitation. Sans grandes qualifications ni emploi, ne parlant pas un mot ou quelques bribes d’anglais, loin de leurs familles et parfois sans papiers, elles deviennent prisonnières de leur destin. Très vite, elles ont des enfants, fruits d’unions qui flanchent. Combien sont-elles ? Quelles sont leurs tourments ? S’en sortent-elles ? Depuis qu’elle a rejoint Arab Advice Bureau (une association algérienne d’aide à des compatriotes en difficulté), il y a un an, en qualité d’assistante-conseillère, Saâdia Moh a vu débarquer dans son bureau environ une trentaine d’expatriées, en quête d’aide ou ayant juste besoin de lui confier leur détresse. Ces malheureuses portent une douleur silencieuse. Elles sont la face cachée d’une émigration féminine qui suinte l’illusion. En France, la réalisatrice Yamina Benguigi a filmé, il y a quelques années, Femmes d’immigrés, le volet d’une trilogie sur l’histoire des Algériens de France, où elle a donné la parole à de vieilles matrones pleines d’amertume. De l’autre côté de la Manche, des compatriotes de l’âge de leurs filles ou de leurs petites-filles ont d’autres histoires à raconter, parfois dramatiques.

    Leur arrivée au Royaume-Uni est très récente. Elle se poursuit depuis le début des années 1990, période à laquelle des centaines d’Algériens, chassés par le terrorisme, ont trouvé refuge en terre victorienne. Certains, des militants islamistes, n’ont eu aucun mal à obtenir l’asile politique, en se faisant passer pour des opposants persécutés. Plus tard, des contingents de harraga, simplement partis du pays pour des raisons de mal-vivre, utiliseront ce subterfuge afin de régulariser leur situation. Dans la foule des resquilleurs figurent des femmes. Elles n’ont pas voyagé clandestinement sur une barque ou à l’arrière d’un semi-remorque, mais en avion, avec un visa de séjour touristique, qu’elles utilisent comme un laissez-passer pour un séjour définitif. Elles sont scindées en deux catégories. Des célibataires qui prolongent indéfiniment leurs vacances. Accueillies par des proches, elles se mettent à rêver de l’homme idéal, détenteur du passeport british. Le second groupe représente de jeunes mariées unies par la fatiha à des compatriotes en situation irrégulière. Le recours à cette pratique fait miroiter au couple la possibilité d’obtenir des papiers en ayant des enfants. En attendant, ils doivent vivre comme des ombres. Les épousées, totalement déracinées, subissent leur nouvelle vie comme une réclusion. Elles ne sont pas les seules dans cette situation. Avec les problèmes de régularisation en moins, d’autres sont tout aussi isolées. Faute de pouvoir s’adapter à leur nouvelle vie, elles s’enferment dans une bulle. “Elles essayent de recréer leur environnement”, confie Saâdia.

    À la maison, la parabole fait office de cordon ombilical qui les rattache au pays. “Elles subissent une profonde aliénation”, fait encore observer la conseillère, sur la base des récits de ses visiteuses. L’une d’elles, une jeune maman de trois enfants, vit à Londres depuis 10 ans, mais ne connaît pas encore vraiment la langue du pays, le mari n’ayant pas trouvé utile de l’envoyer à l’école. “Certains vont jusqu'à acheter les certificats d’aptitude en anglais, indispensables pour l’obtention par les épouses d’un titre de séjour permanent”, raconte Saâdia. Selon elle, ce genre de maris répond à un certain profil d’hommes, grisés par le mode de vie occidental et qui un jour ont décidé de se marier avec une fille du bled, qu’ils cantonnent au foyer. “Quelques-uns font porter le voile à leur femme. Les restrictions dont elles font l’objet tranchent avec la liberté qu’elles observent à l’extérieur de leur maison. Ce qui accroît leur frustration et engendre les querelles conjugales”, explique notre interlocutrice. Dans un certain nombre de cas, les fissures qui se produisent dans le couple n’ont pas pour unique origine les velléités d’émancipation des épouses. La violence conjugale est la première motivation qui pousse plusieurs femmes à frapper à la porte de Saâdia Moh.

    Souvent, les récits sont saisissants. Ils évoquent des hommes que la conseillère de AAB décrit comme des êtres qui endurent une souffrance intérieure entraînée par les vicissitudes de la vie. “Eux-mêmes ont des problèmes d’intégration. Ils occupent des emplois précaires ou sont au chômage et n’arrivent pas à prendre en charge femme et enfants”, explique notre interlocutrice. Leur épouse devient alors un défouloir. Sans ressources et coupées de leurs proches, les victimes endurent les brimades en silence. Quelquefois, leur résignation est le prix à payer pour parachever la régularisation de leur situation administrative. Saâdia relate le drame de l’une de ses protégées, une jeune Algérienne mariée à un ressortissant français converti à l’islam et établi à Londres. Celui-ci la menace de ne pas la sponsoriser pour obtenir des papiers, si elle le dénonce à la police. Celles qui osent franchir le seuil du commissariat sont confrontées à une période d’errance, transférées d’un refuge à l’autre. Pour elles, le retour en Algérie est exclu, par peur de rejet ou par honte. L’éventualité de rentrer au pays est plus pénible quand il y a des enfants. Le fardeau à porter est plus lourd. Mais pas seulement. En cas de divorce, les enfants deviennent les otages des rancunes parentales, par peur de ne plus les revoir ou par esprit de vengeance, leur père s’opposant à leur départ.

  2. #2
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    Samia Lokmane-Khelil :


    Jeudi 23 Juillet 2009 -- Parmi les Algériennes en détresse qui frappent à la porte d’Arab Advice Bureau, beaucoup sont en quête d’une assistance juridique pour obtenir, des services de l’immigration, une autorisation de séjour définitif qui leur permettra ainsi qu’à leurs enfants d’avoir accès à l’aide de l’État en matière de logement et d’allocations. Ces femmes, victimes de violences domestiques, ont été, soit abandonnées par leurs conjoints, soit ont fui le domicile conjugal pour un refuge ou chez des proches. Elles n’ont pas de papiers, car elles ont dépassé le délai de probation (de deux ans) octroyé aux épouses étrangères des ressortissants britanniques, en perspective d’une régularisation définitive. Dans les lois migratoires britanniques, fixant les conditions de séjour permanent aux étrangers, une disposition particulière accorde à ces femmes le droit de rester sur leur terre d’accueil. Selon le Home Office, cette exemption vise à les protéger ainsi que leur progéniture. Pour soutenir leur requête, les concernées doivent néanmoins apporter la preuve des violences qu’elles ont subies, dont des certificats médicaux, des rapports de police et une preuve de l’intervention des services sociaux. Mais rares sont celles qui osent aller se plaindre au commissariat du coin ou pousser la porte des urgences médicales. “Les Algériennes ne connaissent pas leurs droits”, observe Saâdia Moh d’AAB.

  3. #3
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    Samia Lokmane-Khelil, Jeudi 23 Juillet 2009 :


    Nacéra, Halima et Linda sont arrivées à Londres, à des périodes différentes, mais avec la même aspiration d’y vivre heureuses. Anéanties, elles racontent pourquoi et comment leur existence a basculé dans des malheurs sans fin.

    Nacéra a 27 ans. Mère de deux enfants, un garçon de 3 ans et une fille de 18 mois, elle vit avec sa mère dans un appartement HLM à Ladbroke Grove, un quartier populeux de Londres. Par le truchement des services de l’aide sociale, le logement a été octroyé à la mère car Nacéra ne dispose pas d’un titre de séjour permanent dans le pays. Elle espère toujours que son mari (elle l’a épousé par la fatiha) enregistre leur union et introduise une demande de régularisation pour elle auprès du Home Office. Cet espoir insensé l’a poussée à accepter tout de son conjoint, les humiliations, les coups et quelquefois pire. “Il y a deux mois, il m’a menacée avec un couteau”, confie-t-elle. Mais au lieu de le dénoncer au risque de compromettre la délivrance des précieux documents, elle a préféré se taire jusqu’au jour où il l’a jetée dehors avec ses enfants. Depuis, Nacéra tente de plaider la violence conjugale pour faire pencher les services de l’immigration en faveur de son cas. En vain. Sans certificats médicaux ni rapports de police, elle a peu de chances de se faire entendre. La jeune femme ne sait quoi faire. Il y a quatre ans, elle faisait à peu près n’importe quoi de sa vie en acceptant, sur un coup de tête, de se lier à un homme d’origine égyptienne que des entremetteuses lui ont présenté lorsqu’elle fréquentait une mosquée de Baker Street, au centre de Londres.

    Le lieu de culte était son refuge. Il lui permettait de quitter le domicile de son frère où sa présence était pesante. “Ma belle-sœur ne me supportait plus”, relate-t-elle. Habituée depuis l’âge de neuf ans à passer chaque été chez son frère, elle a pris goût à la vie londonienne. À 21 ans, Nacéra abandonne ses études de droit à l’université d’Oran et prend un billet sans retour. Sa mère, une ancienne directrice d’école, fait également de fréquents séjours à Londres. Son fils la sponsorise pour obtenir une résidence permanente, mais elle préfère rester en Algérie. Aujourd’hui, elle vit un exil forcé. “Sans moi, ma fille est perdue”, dit-elle. Quand son mari la battait et la chassait de la maison, il arrivait à Nacéra de l’appeler au téléphone au milieu de la nuit pour réclamer son secours. “Elle n’en a fait qu’à sa tête. Et voici le résultat”, dit la maman en regardant, affligée, ses petits-enfants, endormis dans une poussette. Sans consulter son frère et en l’absence de sa mère, partie accomplir le pèlerinage à La Mecque, Nacéra accepte l’offre des marieuses de la mosquée. Son prétendant lui dessine une vie dorée, mais, en réalité, il n’a même pas de travail régulier. À la naissance du premier enfant, le nouveau chef de famille se rend compte que le ménage est dur à entretenir. Comme solution, il projette d’emmener sa femme et son fils en Égypte et les laisser aux soins de sa mère. Nacéra refuse. C’est alors qu’il a entrepris de la faire chanter en la menaçant de ne pas enregistrer leur mariage et de la laisser sans papiers. Suivirent les coups. “Un jour, alors que j’étais enceinte de ma fille, il m’a battu avant de me jeter sur le palier comme un détritus”, avoue Nacéra. Après des séjours à l’hôtel et un placement dans un refuge, elle a atterri avec sa mère dans l’appartement de Ladbroke Grove, mais les deux femmes sont désargentées. En guise d’aide, Nacéra reçoit 50 livres par semaine des services sociaux.

    Halima ne perçoit guère davantage. Les allocations familiales sont encore versées sur le compte de son conjoint — ils sont en instance de divorce. La vie de la jeune femme a viré au cauchemar quand elle est arrivée à Londres en 2005. Venue pour un conseil médical pour des problèmes de vertèbres, elle se retrouve embarquée dans des épousailles imprévues et irréfléchies avec son cousin. “Nous sommes allés à une mosquée de Finsbury Park où l’imam nous a unis par la lecture de la fatiha”, relate la jeune femme de 33 ans. Divorcée d’un premier mariage dont elle a eu un garçon, elle pensait avoir définitivement tourné les pages sombres de son existence. Or, ce qu’elle allait endurer s’est avéré plus pénible. Son mari se montre humiliant et violent. Vivant d’emplois précaires, il déverse sur elle sa colère et sa frustration. La présence de sa belle-mère qui est aussi sa tante rend la cohabitation plus difficile. Celle-ci prend le parti de son fils et lui en fait voir de toutes les couleurs. Après les premiers coups, Halima pense partir, mais l’éventualité d’être de nouveau divorcée, une honte à ses yeux, la retient. Pour échapper à son quotidien, elle fait de fréquents séjours en Algérie, mais revient toujours, sur les conseils de ses frères et sœurs qui lui demandent d’être patiente. Plus tard, la découverte d’une grossesse la force à la résignation. Sa fille naît alors que le ménage s’est désagrégé. Après une ultime bastonnade, la jeune femme s’enfuit du domicile conjugal. Commence alors pour elle la tournée des refuges avec dans les bras sa petite fille et son fils qu’elle a ramené d’Algérie pour vivre avec elle. Après quelques mois, elle parvient à sous-louer une chambre chez des particuliers avec l’argent que ses frères lui envoient d’Algérie. Tout récemment, les services sociaux lui ont octroyé un logement, mais elle ne compte pas y rester. Son souhait le plus cher est de faire ses valises et de prendre le premier avion pour Alger. Mais un obstacle se dresse devant elle : son mari n’entend pas la laisser prendre leur petite fille.

    Les trois garçons de Linda lui ont été retirés par les services sociaux. Le plus âgé, 15 ans, vit chez une famille d’accueil alors que les plus jeunes (8 et 9 ans) ont été confiés pour adoption à un couple algéro-britannique. “Je n’ai plus de nouvelles d’eux depuis deux ans”, révèle leur maman en exhibant une photo, la dernière qu’elle a reçue, les montrant lors de vacances en Espagne. Linda a également deux filles. L’aînée a 20 ans. Elle est mariée et a un enfant. La seconde, 17 ans, bénéficie comme son frère de l’hospitalité d’étrangers. “Les services sociaux considèrent que je ne peux pas m’occuper de mes propres enfants”, dit Linda. Dans son cas, l’absence de ressources n’est pas la seule raison qui a poussé les autorités à lui retirer la garde de sa progéniture. Mentalement, elle présente des signes d’instabilité. Elle est dépressive et a fait plusieurs tentatives de suicide. “Je n’étais pas comme cela. Ma vie est partie en morceaux”, dit-elle avant de dévoiler les motifs pour lesquels son existence a pris un tournant dramatique. Linda a 41 ans. Il y a plus d’une décennie, elle a quitté l’Algérie avec son mari, ses deux filles (les seuls enfants qu’elle avait à l’époque) et un bébé dans son ventre. Le couple voulait tenter l’aventure de l’émigration en Angleterre. De mère française, la jeune femme n’a eu aucun mal à obtenir un titre de séjour permanent. Les papiers en poche, elle devait néanmoins prouver aux services de l’émigration qu’elle était en mesure de prendre en charge les siens et de les sponsoriser, dans la perspective de leur régularisation. Sans aucune qualification, elle effectue de petits boulots comme plongeuse, femme de ménage, etc.

    Partiellement handicapé, suite à un accident de voiture en Algérie, son mari ne travaille pas. Après la régularisation de sa situation administrative, les autorités lui octroient une pension d’invalidité. La famille qui occupe un studio est même sur le point d’obtenir un logement HLM, mais la paix dans le ménage est déjà largement entamée. Linda ne sait pas encore exactement ce qui a entraîné l’implosion de son foyer. En y réfléchissant, elle impute la responsabilité à l’environnement dans lequel elle s’est retrouvée avec sa famille. Alors qu’elle est obligée d’aller travailler, ses filles restent à la maison, complètement livrées à leur sort. Leur père oisif prend goût à l’alcool et multiplie les mauvaises fréquentations. Les scènes de ménage se succèdent, de plus en plus violentes. Un jour, l’aînée des deux filles met le feu à sa chambre. Les services sociaux interviennent promptement et menacent le couple de lui retirer sa progéniture. Alors que les problèmes s’amplifient, Linda met au monde deux autres garçons. Moralement, elle est devenue une épave. Une nuit, après une énième altercation avec son conjoint, elle s’enfuit du domicile. Dans un premier temps, les services sociaux la prennent en charge avec ses enfants. Ils lui trouvent un toit, mais Linda est incapable de s’occuper de ses petits. Sa tête est envahie par des idées suicidaires. Son rêve d’eldorado s’est effondré comme un château de cartes. Aujourd’hui, en dépit de tout ce qui lui arrivé, elle ne regrette pas d’être partie d’Algérie où sa vie n’était pas meilleure. La violence de son propre père l’avait poussée à se marier avec le premier venu. Mais très vite, son rêve de liberté a tourné au cauchemar. Un cauchemar duquel elle ne s’est pas encore réveillée.

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